Inspiration #4 / « Il m’a invitée à sortir avec lui dans la section « nonfiction » de la bibliothèque, donc je sais qu’il sera honnête »

Au-delà de la question « Peut-on se servir de la littérature pour draguer? » (personnellement je dis non), ce dessin rigolo pose la question suivante : « Est-ce que ce qu’on lit dit quelque chose de nous? ».

Ce qui est sûr, c’est que ce qu’on lit reflète nos centres d’intérêt (ça semble assez évident). Mais ce dessin moque l’idée que le genre qui nous intéresse serait le reflet direct de ce que nous sommes. Bien sûr que non, ce n’est pas parce qu’on lit de la fiction qu’on est menteur. Croire l’inverse serait la preuve d’une naïveté confinant à l’idiotie.

A un autre niveau, ce dessin peut être interprété comme suit : le contexte dans lequel on rencontre quelqu’un conditionne notre relation à venir. Là, je suis plus mitigée : il y a des cas dans lesquels cela se vérifie.

Mais là encore, si cette blague ne reposait pas sur un fondement un tant soit peu réaliste, elle ne fonctionnerait pas. Moi, elle m’a fait sourire, j’espère qu’elle aura ce même effet sur vous!

Inspiration #2 / Les « selfies littéraires »

En cherchant sur Google « books+jokes », j’ai trouvé pas mal d’inspirations pour cette nouvelle section du blog! Parmi lesquelles ce dessin amusant qui m’a amenée à me poser cette question (que je ne m’étais absolument jamais posée) :

Les autobiographie sont-elles vraiment des selfies littéraires? 

Pour répondre à cette question, il me semble important de se référer à Philippe Lejeune, celui qui a théorisé (du point de vue du lecteur – c’est important de le noter) le « pacte autobiographique » qu’on enseigne dans le secondaire aussi bien que dans le supérieur.

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La définition qu’il donne de l’autobiographie est la suivante : « Récit rétrospectif en prose qu’une personne réelle fait de sa propre existence, lorsqu’elle met l’accent sur sa vie individuelle, en particulier sur l’histoire de sa personnalité. » (Le Pacte autobiographique, Points Essais, p.14)

Bon, de toute évidence, aucun rapport avec le selfie qui :
– n’est pas (ou si peu) rétrospectif / on le poste tout de suite, en instantané ou juste après retouches;
– n’est pas en prose mais alors pas du tout / il s’agit d’une image;
– ne met pas l’accent sur la vie individuelle / capte un moment de la vie individuelle (ou collective d’ailleurs);
– ne s’attache pas à l’histoire d’une personnalité / capte le moment d’une image, d’un visage ou d’un corps, sans s’inscrire dans une durée.

Le selfie est toujours trompeur, une grande partie l’est volontairement (on aime se voir et se montrer à son meilleur, quitte à tricher) et l’autre l’est involontairement (même sans maquillage, une photo de soi n’est jamais vraiment soi…).

Pour aller plus loin : La Chambre claire de Roland Barthes.

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Review #10 / « Au gré des jours » de Françoise Héritier

Il est des gens que l’on regrette de n’avoir pu rencontrer.

Pour moi, c’est J. D. Salinger et Françoise Héritier. (Tous ceux qui étaient déjà morts avant qu’on sache lire ne comptent pas!) Et pourtant, je ne connaissais Françoise Héritier que par les interviews qu’elle donnait, filmées ou imprimées. Quelques jours avant l’annonce de son décès, je m’étais vraiment régalée à lire l’entretien qu’elle avait donné au Monde. J’étais arrivée au bureau toute remontée, j’avais envie d’en parler à tout le monde. J’étais même prête à reprendre mes études, à me lancer dans un doctorat (comme tous les ans à la même période)… Et puis Françoise Héritier est morte. Elle avait l’âge de ma grand-mère, j’ai trouvé ça jeune finalement, 84 ans.

J’ai découvert Au gré des jours par hasard, dans une pile de livres oubliés, en triant l’autre jour. Je me suis mise à le lire tout de suite.

Le livre est structuré en deux parties : une première, constituée d’une suite de petites choses de la vie qui ont marqué Françoise Héritier (succession marquée par des virgules en majorité, ce qui donne une espèce de souffle très long et très court à la fois) : « croquer un petit beurre LU en commençant par les quatre coins » ou « raconter pour la énième fois la même histoire et la trouver toujours drôle, à rire aux larmes ».
Puis la seconde, sous forme de récit cette fois, de souvenirs marquants encore mais plus développés (sa fille en petite robe, nus pieds et chapeau se promenant en petite reine au milieu des enfants africains qui l’épiaient toute la journée pour découvrir si oui ou non elle avait les mêmes fonctions corporelles qu’eux – la situation permettant à la mère de travailler sans avoir à surveiller sa fille qui évoluait toute la journée à l’abri du danger sous une centaine de paires d’yeux bienveillants).

C’est un texte court, très poétique, touchant et drôle souvent.
Françoise Héritier a su faire de sa vie une oeuvre formidable et admirable, malgré les obstacles d’une société dans laquelle les femmes ne partaient pas travailler en tant que géographe en Afrique (leur constitution ne le leur permettaient pas, disait-on). Elle a su s’imposer quand il le fallait, s’effaçant quand l’humilité le réclamait. Elle dresse d’elle-même, sans rien faire pour, le portrait d’une femme indépendante, d’un esprit libre et savant.

Il est vraiment des gens que l’on regrette de n’avoir pu rencontrer.

Citation #1

J’ai décidé de vous proposer, une fois par semaine, une citation que j’aime et que je me serais bien fait tatouer si elles n’étaient pas toutes aussi longues!!

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On commence avec JJ Rouseau (prononcez Gigi) et cette citation qui avait été découverte en marge d’un manuscrit et que j’ai moi-même découverte en première année de fac de Lettres dans un cours sur la littérature du XVIIIe siècle – siècle dont j’ai fait ma « spécialité » (au sens universitaire du terme).

Comment choisir ses livres?

Samedi soir, une de mes (meilleures) copines m’a demandé comment je faisais pour choisir mes livres. Alors, face à mon verre de vin blanc, je me suis rendu compte que ce qui me semble tout à fait naturel depuis des années, non seulement ne l’était pas au début mais surtout que, finalement, ce processus de choix n’a rien de simple. On pourrait presque parler de « système de choix » (ça fait très chic en plus).

En fait, quand j’écris « système », ce que je veux dire c’est que « ça dépend ».
Il y a d’abord les livres que je repère en amont. Généralement ce sont les livres que j’ai le plus envie de lire et que je lis le plus vite. Comprendre : ce sont ceux qui passent le moins de temps sur la pile de livres en attente et ce sont aussi ceux qui, au départ, ont le moins de chance de finir leur vie sur les étagères de Gibert ou, pire, BookOff – mais un malheur peut arriver.

Exemple malheureux : il y a 7-8 ans, je regardais régulièrement l’émission « ça balance à Paris » sur Paris Première. A l’époque, c’était Pierre Lescure qui présentait et j’aimais bien. Toujours est-il que suite à deux émissions plus ou moins consécutives où les titres avaient été loués, j’ai acheté deux livres : Un très grand amour, de Franz-Olivier Giesbert et Le Système Victoria d’Eric Reinhardt. J’étais étudiante à l’époque et deux grands formats, ça vous fait dans les 40 euros, c’est quand même pas rien. Bref. Le premier m’est tombé des mains, je me souviens l’avoir trouvé déshonorant. Je n’avais jamais rien lu de FOG, je n’ai plus jamais rien lu de lui depuis et je pense m’en tenir là. En ce qui concerne le second, je vais être un peu plus longue. J’avais lu Le Système Victoria jusqu’au bout mais il m’avait posé un réel problème de morale. Je m’explique. En gros, Eric Reinhardt fait se rencontrer une DRH sans pitié et un directeur de travaux parti de rien. Tout le roman est construit comme ça sur un enfilage de clichés : le monde extérieur est réduit à un assemblage de clichés, le monde intérieur des personnages est cliché, leur psychologie est cliché, leur histoire… Bon, vous avez compris. J’ai revendu tout de suite le FOG et j’ai quand même gardé Le Système Victoria… Je ne sais même pas pourquoi (peut-être parce qu’il y a « système » et « Victoria » dans le titre?) . En vrai, sans doute parce que sa lecture m’a marquée. Pas dans le bon sens en effet… Mais le premier livre que vous avez détesté, ce premier livre dont vous êtes capable d’expliquer pourquoi il vous a posé problème marque, il me semble, un tournant important dans la constitution de votre esprit critique de lecteur – c’est à partir du moment où vous pouvez mettre au point une réflexion construite sur les motifs de votre colère à l’égard d’un titre et/ou d’un auteur que vous pouvez faire confiance à votre jugement parce que ça veut simplement dire que vous ne lisez plus de façon passive. Vous vous êtes forgé une personnalité de lecteur, un « profil ». Et une fois que vous savez ce que vous aimez et ce que vous n’aimez pas, il est tout d’un coup beaucoup plus facile de choisir!

NB: je dis du mal de ces deux romans mais d’autres lecteurs les auront aimés, certains diront même peut-être que le FOG est un chef d’oeuvre et que je me trompe en réduisant le Reinhardt à un cliché. Je pense qu’il est très difficile (à quelques exceptions près) de rendre un avis objectif et immuable (les avis sur la littérature évoluent avec le temps et l’Histoire, Dieu merci! Sinon nous n’aurions jamais pu lire La Philosophie dans le boudoir – smiley avec des lunettes d’intello) sur tel livre ou tel auteur. Je peux développer ma réflexion sur les clichés chez Reinhardt, aussi étayée soit-elle, elle trouvera toujours des contradicteurs… et c’est heureux! La littérature est faite pour vivre, pour être aimée, détestée, critiquée, encensée… Il vaut juste mieux éviter de la brûler ou de la censurer. C’est généralement mauvais signe quand on commence à se réchauffer les fesses avec des pages de Rousseau.

Donc, pour en revenir à notre sujet, les livres que je « repère » sont ceux dont j’ai entendu parler d’une façon ou d’une autre.
Je peux par exemple avoir lu quelque chose dessus qui m’a donné envie de les lire (Le Despote-consommateur de Yves-Paul Robert, « Réflexions sur un monde de communications »).
Et puis il y a les listes des prix de la rentrée qui donnent une indication sur les titres qui se distinguent, mais il ne faut pas trop s’y fier non plus (L’Art de perdre d’Alice Zeniter qui attend sagement depuis des mois sur sa pile).
Lire les « critiques » de livre (dans la presse, sur les blogs, sur des sites…) reste une bonne façon de vous faire une idée, pour savoir si un titre peut vous plaire ou non. Car si on peut avoir des surprises (bonnes ou mauvaises) quand on ne connaît pas un auteur et son style, si le sujet vous parle c’est déjà pas mal.

Depuis quelque temps d’ailleurs je prends les petits cahiers de sélection des librairies. Je lis les avis des libraires et je fais parfois une première sélection en fonction (ça m’occupe un peu à la façon des listes de noël). Généralement, dans ces avis, différents libraires donnent une idée du sujet mais surtout de la façon dont celui-ci est traité. Ils disent surtout pourquoi ce livre leur a plu et avec un peu de chance, ça me parle.

Même si, ne nous leurrons pas, rien ne vaut le flanage physique dans les rayons. Et rien ne vaut non plus un bon libraire qui vous connaît et qui saura vous conseiller en vous indiquant tel ou tel livre qui, pense-t-il, devrait vous plaire. C’est donc là qu’intervient le choix spontané, celui qu’on fait sur place, quand un livre s’impose un peu par hasard, en tout cas sans qu’on l’ait prévu. Pour moi, dernièrement, ça a été un essai de Maurice Daumas, Qu’est-ce que la misogynie? et un autre d’Antoine Compagnon, Les chiffonniers de Paris. 

Ce qui nous amène à parler de la dialectique librairie-Amazon.
Je suis cliente d’Amazon et j’ai tendance à penser que nier le e-commerce c’est renier notre temps, refuser d’évoluer avec la société. Amazon a été pour moi une vraie révolution quand j’étais en fac de Lettres parce que je pouvais avoir un livre obscur (et indisponible en librairie) le lendemain de ma commande. Et j’avais souvent besoin d’avoir accès rapidement à un texte. Je travaillais sur mes propres livres de poche, je n’empruntais pas en bibliothèque car j’avais besoin de pouvoir annoter (au crayon papier, ne hurlez pas). Ensuite, il y a le fait que je pouvais trouver, sur Amazon, des livres épuisés ou des thèses pointues que je ne trouvais plus nulle part ailleurs (parfois même plus chez l’éditeur, ni en bibliothèque).
Mais pour être honnête, depuis que j’ai fini mes études, je n’achète plus de livres sur Amazon. Mon usage du site marchand se résume à l’achat de DVD en import (« The Affair season 3″ que j’ai essayé de regarder en streaming mais je n’ai pas la patience pour attendre 3 secondes que la pub s’en aille etc.) et des jouets que le magasin de jouets n’a pas et qui mettraient trop de temps à arriver si je les commandais auprès du magasin. Je préfère donc acheter mes livres en librairie, surtout parce que je trouve parfois des titres étonnants et dont je ne soupçonnais pas l’existence avant de passer le pas de la boutique.
Mais, encore une fois, j’habite à Paris, c’est facile pour moi de vanter les commerces de proximité avec trois librairies différentes dans un rayon de 5 minutes à pieds, au moins 3 cavistes (poke Nora Hamzawi), 2 magasins de jouets…
Quand je me retrouve chez mes grands-parents, sur leur île de Bretagne, je suis bien contente qu’Amazon existe. Parce que le seul endroit où vous pouvez acheter des livres, c’est la maison de la presse (et le choix est, comment dire, exotique). La librairie de l’île a fermé il y a plusieurs années et personne ne l’a reprise. Je ne pense pas que ç’ait été une affaire très rentable en hiver…
Ma théorie, c’est que les gens qui avaient l’habitude d’aller en librairie et qui aiment ça continueront de le faire. Amazon c’est pratique mais ça n’est pas vraiment source de plaisir et puis il faut vraiment savoir ce que vous allez y chercher (les conseils à partir de vos achats précédents sont généralement assez nazes).

Enfin, je terminerais avec le dernier type de livres que je lis : ceux qui me sont offerts. Là, c’est plus hétérogène… Certaines personnes me connaissent bien et me font donc toujours plaisir (cf. Le fight club féministe, de Jessica Bennett offert par un collègue qui s’avère être aussi le papa de ma super copine) et puis il y a les gens qu’on ne connaît pas très bien et qui se risquent à vous offrir un livre. Et là, ça fait généralement assez mal. Pourtant ces gens-là se disent sans doute : « oh après tout, tu sais quoi, on va lui offrir un livre, on prend pas de risque! » ERREUR! Offrir un livre c’est prendre un risque, le risque suprême! (ok j’exagère un peu) Parce que le livre que ces gens-là vous offrent, il reflète l’image que ces gens-là ont de vous justement (et comment vous dire, ce n’est jamais très juste ni très flatteur).
Mais en vrai, plus personne ne m’offre de livres à part mon mec, le papa de ma copine et les gens à qui je donne des conseils en amont. Tous les autres ont d’ailleurs arrêté de me faire des cadeaux tout court, je me demande bien pourquoi…

« Aimez-vous lire? »

« Aimez-vous lire? », sujet de rédac’ proposé par ma prof de français de 4e avant les vacances de la Toussaint. Je devais avoir quoi, 13 ou 14 ans et je n’aimais pas lire. Mais c’était aussi l’époque où tout le monde s’en foutait, on parlait de tout sauf de littérature dans la cour de récré, donc c’était pas grave. Et puis je n’étais pas « populaire » alors que j’aime lire ou non, ça n’allait pas changer la face du monde prépubère.
Quand je suis rentrée chez moi, après le collège ce jour-là, j’ai demandé à ma mère si je pouvais répondre franchement à la question qui m’était posée.
Etait-il acceptable de construire ma rédaction de français (qui allait être notée, on est en France les gars) sur un postulat anticlérical?
Etant donné que je ne me souviens plus de ce que ma mère m’a répondu, je vais énoncer les deux seules réponses qu’elle peut vraisemblablement m’avoir données : 1) oui (« il faut être honnête dans la vie » même si ça plombe ta moyenne générale) 2) Non (« La réponse est dans la question, enfin » levée d’yeux au ciel – si vous lisez ce post à voix haute précisez bien que je n’ai pas écrit « levez Dieu au ciel »).

Toujours est-il que j’ai hésité tout le long des vacances (comme je ne lisais pas, j’avais pas mal de temps pour me prendre la tête avec ce genre de trucs).
Devais-je avouer que je n’aimais pas lire ou devais-je mentir? Dans les deux cas je pouvais pondre le texte de l’année mais la deuxième solution était plus sûre, moins risquée. Je ne savais pas si répondre non à la question « aimez-vous lire? » vous enlevait d’office des points. J’avais peur de tomber dans un piège. Et comme je réfléchissais beaucoup à la question, j’ai fini par devenir complètement paranoïaque et par me dire, donc, que « si ça se trouve, elle me la fait à l’envers et elle me donnera une note encore meilleure si j’arrive à étayer mon raisonnement » comprendre: à expliquer qu’on pouvait ne pas aimer lire sans pour autant être un déchet.

Parce que quelques semaines plus tôt, on avait dû lire Dora Bruder de Patrick Modiano. J’avais beaucoup aimé (spoiler : je vais expliquer après pourquoi je pensais « ne pas aimer lire » alors qu’en fait j’adorais ça) mais un garçon de ma classe (un mec « pas populaire ») avait dit qu’il avait détesté parce qu’il n’y avait pas d’histoire. Bon, aujourd’hui je peux expliquer que c’était juste une erreur de vocable, que ce qu’il voulait dire par là c’était qu’il n’y avait pas d’ « action » mais sur le coup j’ai été interpellée parce que j’étais un peu d’accord. Et puis une fille de ma classe qui était comédienne (ce qui lui attirait un certain respect) avait explosé : « si tu cherches des histoires, tu n’as qu’à lire J’aime lire« . Sur le coup j’ai pris l’attaque pour moi. Je me suis dit que, mince, en fait si on cherchait de l’action dans les livres c’est qu’on était un enfant, qu’on était retardé quoi.
Tout ça pour expliquer pourquoi j’ai tant hésité à expliquer pourquoi je n’aimais pas lire. Et surtout pourquoi je pensais ne pas aimer lire. Parce que moi je cherchais bien des histoires dans ce que je lisais, j’aimais bien qu’il y ait un peu d’action même.

J’ai finalement écrit que je n’aimais pas lire parce que j’avais l’impression que ça me coupait du monde. Et je ne savais pas, en l’écrivant, que c’était la raison précise pour laquelle j’allais adorer ça. Le premier symptôme de la bibliophilie.
Car j’ai souvent constaté que les gens qui n’aiment pas vraiment la lecture ont du mal à rentrer dans un livre, à intégrer un récit à leur corps défendant. Certains lisent sans aimer ça, se forcent un peu parce qu’il est culturellement admis que « lire c’est chic » ou parce qu’ils n’ont rien d’autre à faire à un moment de leur vie.
Je vais prendre là l’exemple de mon frère qui s’est mis à lire vraiment cet été, dévorant plus de polars en un mois qu’il n’avait lu de livres en 25 ans. Il disait toujours « je ne suis pas un lecteur », il disait que le seul livre qu’il avait lu c’était Harry Potter. Il oubliait juste de préciser qu’il avait lu toute la série en français puis en anglais au moins trois fois. Mais il était admis qu’il n’était « pas un lecteur » puisqu’il n’avait lu « que » ça et ne passait pas sa vie avec un livre dans les mains. (Denis Podalydès, qui claironne qu’il ne lâche jamais ses livres, qu’il lit même en arpentant les couloirs du métro (impossible, j’ai testé et vous finissez toujours par rentrer dans quelqu’un ou dévaler un escalier sur les fesses) ou en achetant sa baguette, a fait beaucoup de mal à la littérature et aux lecteurs.)

On dit que c’est l’occasion qui fait le larron. Appliqué à la littérature ça donnerait : c’est le livre qui fait le lecteur. L’inverse est vrai aussi (cf. Ecole de la réception).

Quand il m’a fallu écrire cette rédaction, donc, j’ai expliqué pourquoi je ne voulais pas me couper de la vie. Je passais mes vacances chez ma grand-mère que j’adorais et je voulais savourer chaque seconde passée en sa compagnie. Ma grand-mère était elle-même une grande lectrice et je n’avais pas idée à l’époque que la lecture pourrait nous rapprocher encore un peu plus.

J’ai eu une des meilleures notes pour ce texte que j’ai écrit et que je n’ai pas gardé. Je regrette de ne pas pouvoir le relire aujourd’hui pour étayer un peu plus ma réflexion. Je suis sûre qu’il devait y avoir d’autres idées intéressantes sur la lecture et la possibilité ou non, pour l’adolescente que j’étais, de la concilier avec « la vie ».

Je vais finir avec la liste non exhaustive des livres que ma professeure m’a conseillé de lire après avoir lu ma rédaction (ce sont ceux dont je me souviens) et qui ont véritablement libéré la lectrice qui sommeillait en moi :

La Promesse de l’aube, Romain Gary
Le Père Goriot, Balzac
Manon Lescaut, Abbé Prevost
La Princesse de Clèves, Mme de Lafayette
La chambre des officiers, Marc Dugain
Un long dimanche de fiançailles, Sébastien Japrisot

Depuis cette courte liste, j’ai été transportée par de nombreux autres livres (romans, essais, biographies… je suis ouverte à toutes propositions littéraires) et si j’ai été insensible à certains, seule une dizaine de titres (en 15 ans c’est bien peu) m’a choquée par sa médiocrité ou sa mauvaise facture.

Le dernier livre qui m’a emportée et que je conseillerais aux lecteurs de plus de vingt ans (il n’y est pas question de pornographie, c’est juste qu’il me semble difficile à comprendre vraiment avant) est Bright Lights, Big City de Jay McInerney (qui est devenu un classique). Je l’ai lu en poche et en français parce que c’était la version que j’avais à ma disposition quand j’ai terminé LaLégende de Bruno et Adèle de Amir Gutfreund. J’avais envie d’un roman court et américain pour changer un peu d’air.

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ATTENTION ! Ne cherchez pas de résumé sur Internet, ça ne donne jamais envie, à se demander qui les écrit (les maisons d’édition concurrentes? – Non non, je n’adhère pas aux théories complotistes).

Les américains n’écrivent pas comme les autres, ils ont une énergie particulière dans la plume, ils parviennent à traduire une tension que les français échouent souvent à mettre par écrit (ou que nous échouons, nous lecteurs, à débusquer).
La langue y est pour quelque chose, le rythme même donne autre chose que ce à quoi nous sommes habitués.
Et c’est chez des auteurs comme Bret Easton Ellis et Jay McInerney, que cette nervosité se fait le plus palpable. Bright Lights, Big City agit comme un reportage : on suit un héros (qui n’a pas de nom) l’espace de quelques jours seulement. Il est correcteur-vérificateur au New Yorker, s’est fait larguer du jour au lendemain par son mannequin d’épouse, et souffre en somme de frustration aiguë. Il ne se sent pas à sa place, sous-employé par des supérieurs hiérarchiques médiocres et de mauvaise foi qui ne cherchent qu’à le coincer pour pouvoir le virer. Il aimerait écrire mais s’est vite découragé. Alors il fait la fête avec un ami, prend trop de drogue, boit trop…

Ce qui fonctionne, au-delà du rythme, c’est qu’on rentre dans sa peau. Et c’est probablement finalement à ça qu’on reconnaît un personnage et un texte réussis. Parce que quand on devient le personnage, on a bien du mal à le condamner. On a surtout du mal à le soupçonner et c’est ce qui fait la force et la violence des thrillers réussis qui nous exaltent. On en voudra un peu à l’auteur de nous avoir leurrés mais s’il est réussi, le twist final nous laissera cois et nous permettra de dire à nos amis « Achète-le, tu vas adorer ».

To be continued… 

Un peu de silence! (Et si on parlait de moi?)

J’ai deux enfants, un mari, un chat… et ce qui me manque le plus c’est le silence.

Le désordre, l’agitation, passent encore, mais ajoutez à ça le bruit incessant des gazouillis ajoutés aux tirs de pirate, avec Nick Cave en fond sonore, ponctué par les miaulements, le soir, quand on a une journée de travail dans la tête… ça fait beaucoup quand on aime le calme.

En vrai, quand j’écris ça je prends un raccourci erroné. Tous ces bruits que je viens de mentionner sont légitimes, ils ont leur raison. Moi-même d’ailleurs, de temps en temps, j’en fais, du bruit. Je crie parfois pour être obéie ou quand je suis vraiment en colère. Parfois je ris un peu fort (un peu gras aussi, paraît-il). Mais 90% du temps, je me classe plutôt dans la catégorie des silencieux ou des discrets, ceux qu’on aurait tendance à oublier. Quand j’atterris au bureau le matin, les gens ne m’entendent pas et s’inquiètent souvent, une heure après mon arrivée, de mon absence. D’ailleurs, ils sont toujours en train de se demander où je suis passée alors que je ne quitte mon bureau que pour sortir déjeuner ou fumer une cigarette juste en bas.

Les bruits du quotidien, ceux de la maison, sont en fait les seuls qui devraient être acceptables puisqu’ils sont les seuls qui nous sont directement destinés (enfin, en partie). Quand ma fille de 5 mois pleure, c’est qu’elle a faim, qu’elle est fatiguée, qu’elle a mal quelque part… c’est qu’elle a besoin que j’agisse, que je l’aide à accomplir les tâches qu’elle n’est pas elle-même en mesure d’accomplir.
Mon fils a besoin de mon attention, il veut que je m’intéresse à son jeu et j’en suis généralement heureuse. Le bruit qu’il fait dans son bain en simulant de terribles abordages au cours desquels nombre de Playmobils perdent la vie (ne vous inquiétez pas, ils ressuscitent toujours en un rien de temps) est signe de joie et me rassure (pas besoin de Prozac pour l’instant).
Mon chat, ce cancre félin, ne sait toujours pas ouvrir son sachet de pâtée, remplir son bol d’eau et renouveler ses réserves de croquettes (je vous épargne le sujet litière qui pue, je vous en prie) malgré mes encouragements répétés.
Et mon mec, eh bien mon mec est chez lui à la maison, il a envie d’écouter sa musique tranquille, c’est son silence à lui. Je ne devrais même pas remettre ça en question. Et pourtant je le fais, en moyenne un soir sur deux (le soir où je ne le fais pas c’est soit parce que je dors déjà, soit parce que j’aime bien la musique qu’il a choisie, pour une fois).

Ce qui est insupportable dans ces derniers bruits de la journée, ceux que je trouve en rentrant à la maison, c’est l’accumulation : ce gentil vacarme est insupportable parce qu’il a été précédé d’une dose intolérable de bruit qu’on n’a pas demandé et qui ne nous concerne pas, mais alors pas du tout, tout au long de la journée.

Exemple : Je ne téléphone pas dans le métro. Ca me semble normal: je ne veux pas que toute la rame partage ma vie (mon espace vital c’est déjà trop), mais surtout, je ne vois pas pourquoi je dérangerais les autres alors que dix minutes plus tard je serai dans la rue où je ne gênerai personne. Et il est vraiment très rare qu’une conversation téléphonique ne puisse pas attendre au moins une dizaine de minutes. Pourtant, tous les jours, matin et soir, au moins un de mes voisins de trajet me fait partager ses problèmes de boulot, son piètre coup d’un soir de la veille ou le suicide raté de son animal domestique.
En plus (ça c’est bonus), ces gens m’empêchent impunément de lire (la seule maigre satisfaction que je tire à prendre les transports en commun étant de pouvoir lire tranquille une petite heure dans la journée). Je ne comprendrai jamais pourquoi à chaque fois que quelqu’un veut passer un coup de fil dans le métro il se colle toujours à celui ou celle qui s’acharne à vouloir avancer dans sa lecture. C’est ce qui me les rend particulièrement impardonnables. Les gens qui lisent ne sont pas sourds.

Autre exemple : je ne crie pas dans les couloirs du bureau. Quand je cherche un(e) collègue, soit je l’appelle (le téléphone, dans un espace privé, peut être un allié du silence) soit je me déplace jusqu’à son bureau pour lui parler. Là où je travaille, ça crie dans tous les sens, toute la journée. Comme si leur vie dépendait de ces quelques secondes gagnées (qu’ils n’ont pas perdues à se déplacer donc).

Dernier exemple : il me semble que l’usage du klaxon est limité par la loi. A Paris, ça tut-tut dans tous les sens. Même moi, piétonne qui ne traverse que quand le petit bonhomme est vert et réprimande sévèrement mes amis qui traversent en dehors des clous (pourquoi risquer sa vie bêtement, je vous le demande), je me fais régulièrement klaxonnée. Je ne dois pas traverser assez vite, à moins que je sois daltonienne depuis que j’ai acquis l’usage de la marche sans jamais être diagnostiquée.

Bref, j’ai envie de hurler sur tous ces gens qui m’agressent à coup de bruit toute la sainte journée, mais même ça je ne le fais pas. Je reste calme, j’essaie de faire le vide. Je ne suis pas surhumaine, je ne suis pas sous anxiolitique et j’y arrive. Alors pourquoi pas le reste du monde? 

Ca fait des années que j’essaie d’en parler autour de moi mais je trouve peu de gens pour me comprendre. Il semble qu’on ne soit pas nombreux à passer à côté du plaisir du bruit.

Or il y a un mois ou deux, nous sommes partis tous les quatre (sans le chat, faut pas pousser) en Angleterre. Et comme toujours quand je me retrouve à l’étranger, dans un pays anglophone (je parle anglais couramment, je me dépatouille avec l’italien mais c’est tout), j’ai pris le temps de visiter les quelques librairies indépendantes qui se présentaient sur notre chemin.
J’ai rapporté quelques livres en soute parmi lesquels « Silence » de Erling Kagge. (Je ne mentionne que très brièvement le crève-cœur que c’est de devoir se limiter dans le nombre de livres que l’on rapporte)

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Je ne savais absolument pas de quoi il s’agissait mais le titre était fait pour attirer des idéalistes tels que moi. Je ne vais pas mentir, je suis aussi un peu superficielle, et j’ai été attirée par la beauté extérieure du livre (il n’y a pas que la beauté intérieure dans la vie), un petit format relié à couverture bleu nuit (qui ne rentre en fait pas du tout dans ma bibliothèque – il est beaucoup trop petit par rapport aux autres, c’est pas très joli au final, comme quoi la beauté est toujours affaire de contexte).

Erling Kagge est un explorateur norvégien qui a, une fois dans sa vie, passé 50 jours seul à parcourir l’Antarctique avec une radio cassée. Ça vous plante son homme. (Moi j’aimerais bien mais j’ose pas, j’ai peur d’avoir faim, d’avoir froid…)

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Dans la vie de tous les jours, il travaille dans l’édition, au milieu du tumulte que l’on connaît tous (surtout quand on habite une grande ville). Il a un téléphone portable, un ordinateur, des enfants, il conduit… il vit dans le bruit. Et il ne s’en plaint pas (contrairement à moi). Pour lui, ce vacarme est un fait qu’il faut accepter et avec lequel nous devons apprendre à vivre (à défaut de savoir vivre avec de façon innée).

Dans ce petit essai, il raconte comment ses explorations (surtout en solo), l’aident à faire une pause, et comment elles l’accompagnent au quotidien. Il décrit ses stratagèmes pour se couper (quelques minutes suffisent) du monde et se recentrer. Il explique comment trouver un équilibre.

Pour résumer, il redonne de l’espoir à ceux qui, comme moi, désespèrent de retrouver un peu de calme et de silence dans le brouhaha de la vie. Le dire est un cliché, l’écrire c’est encore pire mais… « ça fait du bien ! »