Rentrée littéraire #1 / « Modèle vivant » de Joann Sfar

J’avais bien aimé Comment tu parles de ton père et j’avais encore plus aimé Vous connaissez peut-être qui racontait l’arnaque amoureuse dont l’auteur avait été la victime : une certaine Lili avec laquelle il avait noué une relation virtuelle et qui s’était révélée être une espèce de voyou faite femme : pas du tout top model, pas du tout israélienne mais plutôt maître-chanteur du dimanche derrière son PC dans je ne sais plus quelle région de France. Il y avait quelque chose de sociologique dans ce livre-là.
Le Complexe de Shéhérazade, dans un autre genre, avait été une lecture sympa bien qu’un peu anecdotique.
Or, en cette rentrée, Joann Sfar revient, bien qu’il ne soit jamais vraiment parti, avec Modèle vivant, un livre un peu désarçonnant par sa forme, à la croisée des chemins autobiographique et essayiste.

La question qui sous-tend le récit, comme le titre l’indique, est celle du modèle vivant. Joann Sfar raconte les modèles nus des Beaux-Arts, ces gens qui offrent leur corps pour quelques heures aux crayons des élèves. Il raconte ce modèle qui s’est levé, mettant fin à la séance de pose parce qu’un monsieur de l’assistance ne dessinait pas.
Il dit la nécessité de dessiner la vie dans son mouvement, dans son dynamisme. Et ce qu’il dit aussi,  c’est la complexité, aujourd’hui pour un auteur, ou pour un artiste au sens large, de dépeindre le monde tel qu’il est quand il a face à lui des modèles qui ne s’arrêtent plus à une simple appréciation personnelle. L’époque des « j’ai bien aimé » et « j’ai détesté » est révolue. Les courriers et les appels personnels ont été remplacés par les lettres d’avocat et les condamnations judiciaires.

Vous connaissez peut-être a ainsi occasionné une tentative de procès de la part d’une strip-teaseuse qui ne supportait plus, finalement, que les gens qui fréquentaient sa chaîne Youtube soient désignés comme des « clients » dans le roman de Sfar. Elle qui avait félicité l’auteur pour ce chapitre qui lui était consacré a finalement trouvé qu’on y parlait mal de son chien et que les remarques sur la vie sexuelle de ce dernier pourrait lui porter préjudice. Le procès n’aura pas lieu mais quand même. On comprend que ce genre d’anecdote fasse un peu l’effet d’une castration chimique à l’âme artiste.

On ne peut pas écrire avec pour modèle le code civil et une mauvaise conscience. Trop de relecteurs ne font jamais de bien à un texte ou à une oeuvre au sens large. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les maisons d’édition sont désormais dotées de services juridiques. C’est le travail de ces gens-là de décider ce qui peut être gênant ou non. Le travail du dessinateur c’est dessiner, le travail de l’auteur c’est écrire et le travail du modèle c’est être représenté.
Alors on peut se dire, ce que Sfar ne dit pas, que si la strip-teaseuse ne voulait pas que l’auteur raconte ce qu’elle lui disait, elle n’avait qu’à pas le dire. Après, y a-t-il du mal à raconter ce que l’on voit ? À relater une scène à laquelle on a assisté ? Oui, si les gens en question sont identifiables et si les faits peuvent leur porter préjudice. C’est le Droit qui dit cela.

La création doit participer à construire et documenter l’Histoire. Elle n’a pas le droit de diffamer. On a tous appris les grandes guerres à l’aide de textes, fictifs ou non. Je ne pense pas que Modèle vivant construise l’Histoire mais il la documente à sa façon. Sfar réfléchit, il donne son avis d’artiste et d’homme sur les mouvements féministes d’une façon assez juste. Il fait référence à la polémique sur la réédition des pamphlets antisémites de Céline assez intelligemment.

Mais ce qui étonne, c’est l’absence d’un mot qu’on ne cesse d’entendre dans son absence : censure. Et finalement, c’est peut-être là que se niche le coeur même de ce texte : sommes-nous entrés dans l’ère de la censure ? Le politiquement correct s’étend-il tellement qu’il devient impossible pour un artiste de créer, de façon figurative et identifiable, sans tomber sous le coup de la loi ? C’est une question qui mérite que l’on y réfléchisse, aussi bien dans notre façon de parler au quotidien que dans celle que nous avons de lire, d’aborder un texte, qu’il soit fictif ou non.

Modèle vivant, Joann Sfar
Albin Michel, parution le 30 août 2018
217 pages, 18 €

Review #13 / « Poussière tu seras » de Sam Millar

 

J’avais lu Un Sale hiver, de Sam Millar (il est dans ma bibliothèque, rayon polars, en poche) et j’en avais gardé un très bon souvenir, très précis. Je me souvenais de Belfast, des descriptions sublimes de la ville, de l’ambiance, du détective Karl Kane, de l’humour qui tranchait tant avec la trame narrative, les faits décrits.

2228834-gf

Quand j’ai trouvé Poussière tu seras d’occasion quelque part en poche (je ne sais plus où), je n’ai pas hésité une seconde. Je l’avais posé sur ma pile à lire il y a déjà plusieurs mois, avant de recommencer à lire des polars, thrillers et autres romans noirs. Je traversais alors une phase « no-crime« , pendant laquelle j’étais incapable de lire quoi que ce soit du genre. J’avais fait une overdose, comme ça m’arrive immanquablement tous les 6 mois.

J’essaie toujours d’alterner mes lectures pour ne pas trop embrouiller ma mémoire. Si je lis deux thrillers ou polars à la suite j’ai beaucoup de mal à séparer mes souvenirs, à les cloisonner. Il en résulte que je deviens complètement incapable, quelques mois plus tard, de résumer ce que j’ai lu ou d’en parler.

Bref. J’ai donc lu, entre hier et aujourd’hui, Poussière tu seras. Dès le début, j’ai reconnu cette pâte particulière, j’ai retrouvé ce style impeccable, subjuguant de Sam Millar, exactement tel que je me le rappelais, mais en un peu mieux encore. L’atmosphère irlandaise, cet espèce de brouillard qui surplombe tout, brouillant l’horizon, l’assombrissant jusqu’à nous rendre aveugles.

On suit cette fois Jack Calvert, inspecteur de police à la retraite (lui aussi) qui part à la recherche de son fils disparu dans la forêt après avoir trouvé un bout d’os appartenant à une fillette disparue depuis trois ans.

C’est un livre très beau, très sombre, mais franchement, très difficilement tolérable.
Je ne me souviens pas du tout d’avoir ressenti ça en lisant Un Sale hiver. Je n’ai pas ressenti ça en lisant Un Sale hiver.
J’avais aussi Les Chiens de Belfast. Je l’avais en grand format, et pourtant impossible de le retrouver dans ma bibliothèque… Impossible aussi de me souvenir de l’histoire, de ce que j’en avais pensé. Alors je suis allée regarder les avis sur Internet. Forcément, maintenant, ça me dit quelque chose. Je pense que je n’ai pas lu ce livre, j’ai dû le donner ou le revendre.

Quoi qu’il en soit, je n’offrirai probablement pas Poussière tu seras, je ne le prêterai sans doute pas non plus et je ne le conseillerai qu’aux lecteurs très, très habitués aux crime stories gore, voire hardcore.

En fait je ne le conseillerai pas. J’espère juste ne pas faire trop de cauchemars dans les semaines qui viennent ! En revanche, lisez Un Sale hiver !

Review #12 / « Le Parrain et le Rabbin » de Sam Bernett

Le Parrain et le Rabbin est un roman « inspiré d’une histoire vraie ». D’habitude je ne vais pas trop vers ce genre de livres : je préfère lire un essai ou un roman pur, je ne suis pas fan des formes hybrides. Mais quelle histoire…

Le parrain de la mafia italienne à New-York, Joseph Bonanno, aka « Joe Bananas » (ou « Joe le Fou ») va, à la demande du rabbin Chaskel Werzburger, sauver la vie d’une dizaine d’enfants italiens et juifs, pendant la Seconde Guerre Mondiale (en 1943) en mettant en place un dispositif éblouissant.
Dit comme ça, ça semble absurde. Mais quand on lit le roman de Sam Bernett, on se dit qu’en fait, c’était la seule solution possible, et qu’elle était absolument brillante. Donc son pari est réussi.

Quel intérêt un parrain de la mafia pouvait-il avoir à sauver des enfants juifs, bien qu’italiens? Parce que quand on discute avec un mafieux, il n’est pas question d’autre chose que de son intérêt propre, ça va de soi. Comment un rabbin en arrive-t-il à aller demander de l’aide au voyou suprême? Parce que tout leader spirituel vit selon des principes en opposition totale avec le mode de vie d’un parrain, personne n’en doute et surtout pas lui.

La littérature adore ce mélange des genres, ces histoires d’opposés qui s’attirent. (Les lecteurs aussi.) L’improbable est sa clef de voûte. Et s’il n’est pas ici question de « grande littérature » au sens où nous français pouvons parfois l’entendre, nous avons quand même affaire à une très bonne histoire que le style sert très efficacement.

Sam Bernett décrit l’organisation et le fonctionnement de la toute petite cellule du Rescue Committee de Brooklyn qui s’acharne à sauver des Juifs de l’Holocauste, nous rappelant que même en petit nombre, même en n’étant pas des gens extraordinaires, nous avons la capacité d’agir et de sauver des vies.

Une histoire qui finit bien, totalement méconnue (voire inconnue) et particulièrement rocambolesque, belle par-dessus le marché, qu’il vaut le coup de découvrir !

 

Les livres de ma semaine #1

Une fois n’est pas coutume, je vais vous offrir, ce soir, un petit récap’ des livres de ma semaine !

  1. Ceux qui rejoignent mon stock à lire (à ce stade ce n’est même plus une pile à lire!) :
  • Le Maître des livres, tomes 4 et 5 (pas encore lus, mais déjà prêtés!)
  • Apparitions Disparitions et autres mouvements, Eric Lambé et Philippe de Pierpont
  • Tuff, Paul Beaty
  • The Handmaid’s Tale, Margaret Atwood (en plein dans la série, j’ai très envie de découvrir le livre!)
  • Deux « livres anciens », achetés à la Librairie Lang de Caen : Germinie Lacerteux des Goncourt (un de mes romans préférés – que je rêvais d’avoir en édition reliée) et L’Homme-femme d’Alexandre Dumas fils (titre que je ne connaissais absolument pas, qui est en fait la réponse que Dumas fait à un journaliste et qui part d’une question pour le moins… étonnante : « Faut-il tuer la femme adultère? » – voilà voilà)

2. Ceux que j’ai lus :

  • Le Moineau rouge, Jason Matthews (que j’ai adoré)
  • L’élégance des veuves, Alice Ferney (que j’ai adoré / trouvé absolument sublime)
  • A la place du coeur, Saison 1 et Saison 2, Arnaud Cathrine (j’ai eu du mal avec le 1er tome – le style m’a gênée – mais j’ai beaucoup aimé le 2e. J’ai donc hâte de découvrir le 3e !)

A la semaine prochaine ! (Je ne sais pas encore de quoi la mienne sera faite!)

Bonne nuit à tou(te)s

Les « Piles à Lire » nous gâchent-elles le plaisir ?

Quand je vois tous ces livres qui s’entassent au pied de ma bibliothèque, je suis souvent désespérée. J’essaie de me rassurer en allant voir celles des autres (en tapant #PAL ou #bookstack dans l’outil de recherche d’Instagram – pour ceux qui ne sont pas familiers du procédé) mais en fait « y a rien à faire ». La culpabilité m’étreint, je compte les ouvrages et j’arrive toujours à la même conclusion : sans rien acheter, j’ai de quoi lire tranquille pendant des années. Ca pourrait être cool, c’est juste déprimant.

Je passe par des phases « j’arrête d’acheter et d’accumuler, maintenant je lis ce que j’ai dans mes piles pour les faire descendre » mais je me suis rendu compte que dans ces moments-là, je ne fais pas les choses correctement.
Je m’explique.
Quand la culpabilité me prend, je décide de faire preuve d’efficacité. Concrètement, ça veut dire que je sélectionne les livres les plus courts et que je les lis le plus vite possible pour pouvoir les transférer de ma pile à la bibliothèque (douce rêverie : je n’ai plus de place dans ma bibliothèque…). Je me retiens d’aller dans les librairies que j’aime, je n’achète pas les livres qui me font envie parce que je me dis que je risque de ne pas les lire assez tôt… Or ce n’est pas, mais alors pas du tout, une chose à faire.
Déjà, en lisant les livres trop vite et pour les mauvaises raisons, en n’achetant pas ceux qui me font envie, je passe à côté de certains de ces livres, de ceux qui demanderaient plus de temps, qui mériteraient une lecture plus étalée et un investissement plus important. Et puis, surtout, je mets d’office de côté les plus gros volumes.

C’est un peu le problème avec les blogs. Je ne vous apprendrai rien en vous disant que c’est en produisant du contenu qu’on gagne en visibilité, qu’on fidélise ses lecteurs, qu’on obtient un meilleur référencement… Il faut produire (et je ne parle même pas des fils Instagram…). Et quand on ne fait pas ça à temps plein, on est vite rattrapé par le cours des événements et par la rapidité de ce temps qui passe, toujours trop vite. Les jours, eux aussi, passent et me rappellent que je n’ai rien écrit. J’ai lu, mais pas assez pour pouvoir en dire quoi que ce soit. Je ne suis pas particulièrement impatiente mais je suis d’un naturel angoissé. Alors même ici j’angoisse. Je ne veux pas écrire n’importe quoi, je ne veux pas non plus lire n’importe quoi. Et pourtant j’ai envie que ce blog vive !

Alors j’essaie de me rappeler que je lis pour vivre des choses, pour m’extraire de la réalité souvent. J’aime ça et j’aime aussi raconter ces expériences, à chaque fois différentes. J’aime avoir un endroit pour crier mon amour pour un titre, ma déception pour un autre. J’aime bien, aussi, pouvoir écrire des chroniques comme celle-ci, qui disent un peu ce que je suis.

Alors je vais essayer de continuer à alimenter ce blog aussi régulièrement que possible. Mais je vais surtout essayer de lire de façon intelligente et peut-être plus spontanée, moins efficace peut-être. Il y aura peut-être d’autres moments de vacance, d’improductivité totale… mais au fond, c’est pas bien grave !

Review #11 / « Le Moineau rouge » de Jason Matthews

Ca fait quelque temps que je n’ai rien écrit ici ! J’ai eu pas mal de boulot, c’est vrai, mais j’ai aussi pris mon temps, pour une fois, pour profiter au maximum de ma lecture du Moineau rouge de Jason Matthews, mon premier roman d’espionnage.

J’ai vu James Bond, j’ai longtemps clamé que mon film préféré était « Spy Game » (avec Brad Pitt, oui oui)… D’ailleurs il y avait dans ce film une scène géniale : Robert Redford, qui s’emploie à former le jeune Brad Pitt aux techniques d’espionnage, lui demande de réussir, sans donner aucune info sur lui-même à qui que ce soit, à arriver jusqu’au balcon de je ne sais quel étage de l’immeuble d’en face. En gros, il doit persuader les habitants dudit immeuble, un par un, de le laisser entrer, jusqu’à pouvoir sortir sur le balcon pour faire signe à Redford. Après quelques secondes pour nous et quelques minutes pour eux, Brad apparaît, une tasse de thé à la main, d’une nonchalance folle, en compagnie d’une vieille dame tout sourire, ravie d’avoir accueilli chez elle ce jeune homme fort sympathique et qui inspire vraisemblablement toute confiance. Epreuve réussie! Bref, j’adore ce film.

Du coup, je ne sais pas trop pourquoi je n’ai jamais cherché à lire de romans d’espionnage… Je n’en avais juste jamais vu, personne ne m’avait jamais conseillé d’en lire. Enfin, un jour j’ai trouvé ce livre, Le Moineau rouge, un peu au hasard et la 4e de couverture m’a donné envie. Je la mets juste en-dessous (ne faites pas attention à l’état du livre qui a un peu souffert des séjours passés dans mon sac à dos) :

IMG_1243

Le résumé, mais court
Nate Nash est un jeune agent de terrain. Il travaille pour la CIA et croit dans l’importance de sa mission: protéger son contact, une « taupe » russe du nom de MARBRE qui leur fournit des informations de la plus haute importance depuis 14 ans.
Dominika Egorova est, elle, une danseuse russe incroyable. Future étoile, son avenir est brillant. Mais quand elle est victime de la jalousie d’une concurrente qui s’arrange pour qu’elle se blesse, tous ses espoirs s’évanouissent d’un coup. Son père meurt, la situation de sa mère est menacée. Les dominos tombent un par un. Dominika décide donc, plus ou moins contrainte, d’aller travailler avec son oncle, haut gradé du Renseignement russe. Elle passera par de nombreuses étapes, parmi laquelle l’Ecole des moineaux, formant les jeunes agents à se servir de leurs charmes pour faire tomber leurs cibles, afin de devenir un agent de renseignement.
Nate et Dominika, chacun missionné pour recruter l’autre, vont nouer des liens, jusqu’à ce que l’un d’eux réussisse.
La position de MARBRE est menacée (sa vie aussi…), une taupe russe à Washington affole la CIA… Les fils se tissent et s’entrelacent petit à petit avec finesse pour mener à un dénouement sensationnel.

Cette histoire, résumée par moi, doit sembler banale, peut-être même clichée.
Mais c’est sans compter sur le don secret de Dominika dont la mémoire enregistre tout et qui, surtout, peut percevoir la couleur de l’âme de ses interlocuteurs (vous verrez).
Les personnages ont une réelle épaisseur, ils sont construits, ils sont beaux (« dans tous les sens du terme ») et on s’attache à eux. Que demande le peuple ?
Des scènes de corps-à-corps (de tous genres) à couper le souffle, des dialogues justes et surtout, surtout, un procédé d’une originalité folle : chaque chapitre se clôt avec la recette d’un plat dégusté par les personnages dans ledit chapitre.

Sans surprise à ce stade de cet article, j’ai adoré ce roman. Depuis Purity de Jonathan Franzen, je n’avais pas trouvé de roman dont j’avais tant envie de savourer la lecture. Chaque jour, chaque soir, je me réjouissais de retrouver Nate, Dominika, MARBRE, Vania, Gable, Forsyth et les autres. Hier soir, donc, j’étais un peu triste en tournant la dernière page du Moineau rouge

Pourquoi lire en VO?

Pourquoi lire en VO aujourd’hui, alors que les traductions sont quasi instantanées? C’est vrai que la question se pose.

De façon assez conventionnelle, j’ai commencé à « lire en anglais » quand j’ai entamé ma licence de Lettes modernes « mineure anglais ».
(Point études fortement dispensable : « Lettres modernes mineure anglais » veut dire que je suivais tous les cours de Lettres modernes, plus la moitié du cursus de licence d’anglais. Au final le diplôme équivaut à un double diplôme. D’ailleurs, si certains pensent entrer à la fac, je recommande vivement ces cursus à valeur ajoutée. J’ai étudié à Paris VII et j’ai pu, en plus de cette mineure suivre un parcours métiers du livre pendant un an et un parcours métiers de l’écrit pendant une autre année. J’ai énormément appris et découvert pendant les 5 ans qu’ont duré la première partie de mes études, menant au Master II de recherche, en Lettres (parce qu’en 4e année on doit choisir pour se concentrer sur une discipline particulière) sur lequel j’ai après rebondi pour intégrer un autre Master à Nanterre.)

Donc pendant les trois années que ce cursus initial a duré, j’ai suivi des cours de littérature américaine et d’autres de littérature britannique (entre autres). J’étais, en ce qui me concerne, plus fan du premier que du second (et mes notes s’en ressentaient). Mais ça tenait beaucoup aux professeurs qui s’occupaient de ces cours et à leur contenu, à la façon dont ils étaient pensés.
Je ne sais pas si c’est étonnant, mais la façon de faire découvrir la littérature américaine avait quelque chose qui m’a semblé bien plus dynamique, bien plus excitant. On étudiait la modernité: Kurt Vonnegut, Raymond Carver, Faulkner, Baldwin… On découvrait des mondes qui nous étaient totalement étrangers. Je me rends compte qu’on n’a pas vraiment étudié de livres écrits par des femmes (à part L’Eveil de Kate Chopin – une merveille). Mais je me suis bien rattrapée depuis ! (poke Toni Morrison, Siri Hustvedt, Joyce Carol Oates… j’en passe et des meilleures.)

Bref. C’est là que j’ai commencé à lire en anglais parce que je n’avais pas le choix. J’aurais pu aller acheter les traductions mais ça aurait été de la triche, et puis j’ai toujours été sérieuse donc quand on me disait de lire en anglais, je lisais en anglais.
Et en fait, je me suis rendu compte qu’il n’y a rien à faire : il n’y a rien de mieux que de découvrir un texte dans sa version originale.
Parfois on ne s’en rend pas compte, mais la traduction a souvent bien du mal à restituer le rythme d’origine. (Quand on s’en rend compte, c’est qu’on est heurté, que la traduction est vraiment mauvaise. Ces derniers temps, j’ai vécu ça avec la littérature scandinave, surtout les polars…) Et l’ambiance même est différente, modifiée par le passage d’une langue à une autre. Parce que quand on lit en anglais, on est malgré soi transporté dans un univers différent, dans un pays et une culture qui ne sont pas les nôtres, de façon bien plus naturelle que quand on lit le même texte dans notre langue, qui n’est pas celle du récit. La transposition forcée appose un filtre sur l’image qui se crée à la lecture d’un texte. La substance en est parfois brouillée. Elle en est presque toujours appauvrie.

Je me pose parfois la question, quand je lis un roman ou un essai anglais ou américain : « Est-ce qu’en français ce serait aussi bon? » ou « Est-ce qu’en français je trouverais ça bien écrit? ». Le fait est que je ne parviens presque jamais à me répondre.
Il y a donc pour moi deux catégories distinctes : les livres en anglais (anglais, américains, écossais…) et les français.
Du coup, tous les ouvrages que j’ai lus, traduits de langues que je ne maîtrise pas (ou pas assez pour les lire), je les classe dans les limbes. Une zone grise et incertaine. Car je sais que je rate quelque chose en ne les lisant pas dans leur version originale et en même temps je ne sais absolument pas ce que je rate puisque je ne connais pas la langue. Parce que chaque langue est différente, il me semble que chacun des univers afférents l’est aussi (ou bien est-ce plutôt l’inverse, au départ?).
Ainsi, l’imaginaire russe n’est pas l’imaginaire français (ni même européen, au sens large). J’ai beau lire et relire Tolstoï, Dostoïevski, Boulgakov et leurs copains, j’ai beau prendre tant et tant de plaisir, je sais que je ne saisis qu’un pan du tableau. Que tout ce qui est hors-champ m’échappe et m’échappera toujours tant que je ne maîtriserai pas le russe (et ça risque de durer!). Parce que maîtriser une langue, c’est au moins entrevoir tout ce que cette langue recouvre et induit.

L’humour étranger, par exemple, est difficile à capter. Quand un anglais ou un américain me fait une blague, je ne ris que rarement, et je ne comprends jamais du premier coup. La réciproque est sans doute encore plus vraie (mais je ne sais pas, je me fais généralement tellement rire moi-même que je me perds dans mon propre rire – j’ai l’humour égoïste).

Donc depuis des années maintenant, j’essaie d’acheter et de lire les romans écrits en anglais dans leur version originale. Parfois, la lecture est un peu « challenging », ça a été le cas dernièrement avec The Standing Chandelier de Lionel Shriver (et c’est assez exaltant de découvrir des tournures auxquelles on n’est pas habitué, d’apprendre un mot dont on ignorait absolument l’existence), et parfois je lis vite, avec beaucoup d’aisance, comme si c’était ma langue que je lisais (cf. Release de Patrick Ness).