J’ai eu trente ans avec Maupassant

Il y a quelques jours maintenant, j’ai eu trente ans. Je ne sais pas vraiment pourquoi, mais ça m’a fait quelque chose. Quitter la vingtaine, cette belle décennie pendant laquelle j’ai rencontré un garçon, eu deux enfants, fini mes études et trouvé un travail. J’ai perdu une grand-mère, adopté un chat, retrouvé ma frange, appris à aimer vraiment tout ce qui n’est pas Paris… Cette décennie a été belle, riche et enthousiasmante. J’ai eu quelques gros chagrins, mais de si grandes joies surtout !

Alors j’ai un peu peur de la trentaine, je me demande ce qu’elle me réserve et j’ai peur parce que je sais que les grands-parents qu’il me reste disparaîtront dans les années qui viennent. Je sais que je vais vieillir, alors que jusqu’à présent je ne pouvais que grandir. J’ai un peu peur aussi parce qu’être jeune faisait partie de ce que j’étais. Les gens que je rencontrais étaient toujours très impressionnée que je n’aie pas trente ans et que j’ai deux enfants. Au travail, on s’étonnait toujours quand je disais que j’avais vingt-huit ou vingt-neuf ans. Je suis la plus jeune de l’équipe. Je sais que maintenant il y en aura d’autres, plus jeunes que moi, qui arriveront et qui prendront cette place que j’ai tant aimée, celle de l’enfant du groupe.

J’ai trente ans avant mes amies qui ont presque toutes un an ou deux de moins que moi. J’ai eu des enfants avant elles. Alors le soir de mon anniversaire j’ai dit à trois de mes meilleures amies qui étaient avec moi : « Plus d’enfant pour moi dans la trentaine. Mais il me reste les vôtres à m’occuper ! ». Je le pense, je sais comme ça va être formidable de les aider quand elles seront mamans, débordées et fatiguées comme je le suis parfois. À moi, ça m’a manqué de ne pas pouvoir partager cela avec elles. Elles faisaient de beaux voyages, profitaient de leur liberté quand moi je changeais les couches et essayais de perdre ces fichus kilos de grossesse. Maintenant je sais, alors j’espère pouvoir les aider quand ce sera leur tour. Et quelle joie ce sera, de m’occuper de ces mini-elles !

Bref. J’ai eu trente ans et nous sommes allés dans la maison de mon père pour fêter ça. Il s’est acheté un vieux presbytère à Illiers-Combray avec l’héritage que lui a laissé ma grand-mère. La maison était une ruine il y a un an. Aujourd’hui c’est un peu mieux que cela mais ce n’est toujours pas vraiment habitable. Il a quand même réussi à meubler un peu quelques pièces, et il a surtout rapatrié une grande partie de sa collection de livres anciens. Il est libraire. Les livres anciens sont son métier. Il ne fait pas dans le neuf.
Je n’avais pas emporté de livre avec moi (je suis toujours dans « Elles » de Lisa Lutz) et quand il s’occupait des enfants, je suis allée m’allonger dans la petite bibliothèque. J’ai parcouru les rayonnages et je suis tombée sur deux reliures dix-neuvième de Maupassant. Je sais que ce ne sont pas des pièces phares de sa collection. Il préfère les livres plus anciens, plus côtés. Alors j’ai pris « Monsieur Parent », que je ne connaissais pas, pour le feuilleter.

La première nouvelle s’appelle « Monsieur Parent ». Il y est question d’un homme (nommé Monsieur Parent), marié à une femme qui le traite de la plus odieuse des façons et dont la seule consolation est son meilleur ami et son fils, Georges. Un soir, alors qu’il rentre à six heures et demie pour dîner avec sa femme, encore une fois en retard, sa bonne craque et lui dévoile ce dont tout le monde se gausse depuis des mois, des années même peut-être. Sa femme et son meilleur ami s’aiment depuis avant leur mariage, elle ne l’a épousé que pour son argent et il paraîtrait même que son fils n’est pas de lui mais du meilleur ami. Monsieur Parent n’y croit pas. Puis il surprend le couple adultérin, les chasse de chez lui et sa femme, dans un dernier mouvement vengeur, emmène le petit Georges. Pendant des années Monsieur Parent dépérit. Ce n’est pas d’avoir perdu sa femme qui le désespère mais d’avoir perdu son fils adoré. Et ce n’est que quinze ans plus tard qu’il obtiendra sa vengeance, sans obtenir de réponse à ses interrogations : on ne saura pas si cet homme qu’est devenu Georges était son fils.

Les autres nouvelles qui peuplent le recueil sont presque toutes aussi fortes. J’ai particulièrement aimé « À vendre », l’histoire d’un homme qui tombe sur une maison en Bretagne et tombe amoureux, d’après photo, de la femme qui a abandonné le propriétaire.

Il y a encore « Le Baptême », histoire tragique des ravages de l’alcool dans une famille de misérables. « La bête à Mait’ Belhomme » qui raconte la petite bête qui s’était logée dans l’oreille d’un homme… Toutes ces petites histoires sont des délices. Et chacune d’entre elles a un peu apaisé ma tristesse à l’idée de ne plus jamais être une jeune fille de vingt ans.

Review #12 / « Le Parrain et le Rabbin » de Sam Bernett

Le Parrain et le Rabbin est un roman « inspiré d’une histoire vraie ». D’habitude je ne vais pas trop vers ce genre de livres : je préfère lire un essai ou un roman pur, je ne suis pas fan des formes hybrides. Mais quelle histoire…

Le parrain de la mafia italienne à New-York, Joseph Bonanno, aka « Joe Bananas » (ou « Joe le Fou ») va, à la demande du rabbin Chaskel Werzburger, sauver la vie d’une dizaine d’enfants italiens et juifs, pendant la Seconde Guerre Mondiale (en 1943) en mettant en place un dispositif éblouissant.
Dit comme ça, ça semble absurde. Mais quand on lit le roman de Sam Bernett, on se dit qu’en fait, c’était la seule solution possible, et qu’elle était absolument brillante. Donc son pari est réussi.

Quel intérêt un parrain de la mafia pouvait-il avoir à sauver des enfants juifs, bien qu’italiens? Parce que quand on discute avec un mafieux, il n’est pas question d’autre chose que de son intérêt propre, ça va de soi. Comment un rabbin en arrive-t-il à aller demander de l’aide au voyou suprême? Parce que tout leader spirituel vit selon des principes en opposition totale avec le mode de vie d’un parrain, personne n’en doute et surtout pas lui.

La littérature adore ce mélange des genres, ces histoires d’opposés qui s’attirent. (Les lecteurs aussi.) L’improbable est sa clef de voûte. Et s’il n’est pas ici question de « grande littérature » au sens où nous français pouvons parfois l’entendre, nous avons quand même affaire à une très bonne histoire que le style sert très efficacement.

Sam Bernett décrit l’organisation et le fonctionnement de la toute petite cellule du Rescue Committee de Brooklyn qui s’acharne à sauver des Juifs de l’Holocauste, nous rappelant que même en petit nombre, même en n’étant pas des gens extraordinaires, nous avons la capacité d’agir et de sauver des vies.

Une histoire qui finit bien, totalement méconnue (voire inconnue) et particulièrement rocambolesque, belle par-dessus le marché, qu’il vaut le coup de découvrir !

 

Découvrir Eliette Abecassis #1 / « La Répudiée »

C’est ce qu’on appelle « arriver après la bataille »… Il aura fallu dix-sept ans pour que je découvre le premier roman d’Eliette Abecassis, La Répudiée.

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Mes piles à lire menacent de s’effondrer et pourtant, je continue d’en acheter. Mais, du coup, ces livres que j’achète et que je culpabilise tant d’acheter (même s’ils ne me coûtent qu’un euro symbolique), maintenant je les lis tout de suite. Ca c’est pour le côté positif.

En fait, je n’avais jamais eu envie de lire Eliette Abecassis. Tout le monde m’en disait du mal et j’ai remarqué, au fil du temps, qu’il était rare qu’un livre dont tout le monde vous dit qu’il est mauvais se révèle génial. Et pourtant. J’ai acheté La Répudiée « pour voir », comme on paie pour voir les cartes de son adversaire. Et pourtant. Je me suis dit qu’au pire, je mettrai le livre au bureau, dans ma bibliothèque de deuxième main. Et pourtant…

La Répudiée attend sagement, avec la plus grande patience, depuis fin décembre sur la table de mon salon que j’aie lu d’autres romans du même auteur pour enfin avoir droit à l’éloge qu’il mérite. Il attend comme s’il savait ce que je vais dire de lui, sûr que mon amour pour lui ne passera pas. Ce texte, je l’ai tant aimé que quand je regarde le livre, l’objet qui le contient, ça m’émeut. Ce n’est pas le mien et pourtant je le couve du regard comme mon enfant.

Ca ne fait que quelques mois que j’ai commencé à comprendre vraiment ce que c’était qu’être une femme. Et pourtant, ma mère me rappelle parfois qu’adolescente j’ai un jour déclaré, en colère, « Une femme ce n’est pas un homme avec des seins! ».
C’est que je devais déjà avoir compris quelque chose.
Quand on a un enfant, on sent que quelque chose se passe, pour soi bien sûr, mais aussi pour les autres. Pour les siens d’abord, notre famille « de départ » (nos parents, frère(s), soeur(s) mais aussi nos grands-parents et les autres, qui nous semblent si loin). Mais aussi pour tous ces autres, ces gens qui gravitent autour de nous. Nos amis qu’on perd parfois en les découvrant, nos connaissances qui prennent la place de ces amis qui s’annulent.
Et puis quand on devient mère, il y a ce truc énorme qui nous tombe dessus : on réalise qu’on est une femme. Que jamais on ne sera un homme. Que jamais on ne sera « comme ». Comme un homme, comme les autres mères, comme notre mère, comme plein d’autres gens, comme plein d’autres choses.

La Répudiée, ça m’a ramenée à ça. A cette découverte si dure et pourtant si belle qui a changé la façon dont je me vois et dont j’aborde la vie.

Pour entrer dans le vif du sujet, La Répudiée c’est l’histoire d’une femme juive orthodoxe, qui a grandi dans un milieu orthodoxe et dont l’univers se résume à un quartier orthodoxe, à un homme orthodoxe. Elle aime ce mari et cette vie qu’elle n’a pas choisis. On pourrait ne pas le comprendre, comme c’est à mille lieues de ce que l’on est. Et pourtant, son histoire on la vit, on la sent, elle nous imprègne.

Cette femme ne peut pas avoir d’enfant. Elle n’y arrive pas donc forcément, c’est elle la responsable. Il en est ainsi pour elle parce qu’il ne peut pas en être autrement pour le reste de son monde.

Et cette femme se trouve à un moment charnière. A l’orée du dixième anniversaire de son mariage, cet anniversaire funeste qui permet à un homme, dans l’interprétation la plus stricte et la plus injuste qui soit de la loi juive, de répudier sa femme et son utérus hostile.

Le style est simple, juste et, une fois n’est pas coutume, s’il se met au service de l’histoire, ce n’est que pour mieux nous la faire vivre, pour ne surtout pas en affaiblir la portée.

Je regretterais beaucoup de conseiller si fortement une lecture dont je ne serais pas sûre qu’elle laisserait un grand nombre indifférent… Donc si je le fais si ardemment, c’est que vous pouvez y aller sans crainte.

 

Je suis allée au théâtre!

Il y a quelques semaines maintenant, je suis allée au théâtre.
C’était un vendredi soir, je suis rentrée du bureau, je me suis occupée des enfants (parce que oui, j’ai 29 ans mais j’en ai déjà deux), j’ai attendu que mon Normand rentre puis on a attendu la baby-sitter et puis on est sortis. Je ne me suis même pas changée, ni remaquillée.
Alors j’ai repensé à avant, quand j’étais plus jeune, quand je n’avais pas encore d’enfants, pas de bureau auquel me rendre tous les jours… Quand j’avais encore l’énergie pour me changer quatre fois par jour, me faire des brushings comme chez le coiffeur, des smoky eyes élaborés. Quand mes tenues avaient un sens, quand j’avais le temps de choisir le sac à main qui irait le mieux avec ce que je porterais.
Quand j’avais le temps de lire un livre de bout en bout sans être dérangée, quand je pouvais sauter le dîner et m’endormir devant la télé. Quand je pouvais décider d’aller prendre mon petit-déjeuner au café d’en bas sans avoir à mettre au courant trois personnes différentes, sans avoir à demander la permission. Quand l’argent que je gagnais n’était que pour moi, quand je pouvais, le jour de paye, aller chez Zara et acheter des tonnes de vêtements sans culpabiliser. Quand je trouvais que mon deux-pièces de 24 m2 au pied de la Butte était le lieu de vie idéal. Quand je n’avais pas à négocier pour récupérer une case de la bibliothèque pour y fourrer mes livres. Quand je pouvais passer une journée entière devant la télé à regarder des films. Quand je pouvais sortir au débotté pour retrouver mes copines (que je n’ai plus vraiment le temps de voir), aller au musée, ou juste me promener. Parce qu’avant je pouvais me promener, j’avais du temps (malgré mes heures de cours et mon job étudiant). Du temps pour moi, pour découvrir plein de choses, pour m’amuser, pour décompresser…

Mais j’écris cette chronique avec, en face de moi, une petit fille de 6 mois dans son cosy qui gazouille en mangeant ses pieds, dans un hôtel sublime du Devon (en Angleterre) qui donne directement sur la mer que j’entends frapper contre les rochers. Depuis trois jours, cette petite fille me réveille si tôt le matin que je peux assister au lever du jour. Depuis 4 ans et demi je vis avec un petit garçon si curieux que grâce à lui j’ai déjà revu tous les films de la série Harry Potter au moins trois fois, j’ai redécouvert des choses telles que l’astronomie ou la mythologie grecque et que j’avais complètement délaissées depuis que je ne suis plus une enfant. Grâce à eux tous les jours sont joyeux, et je me projette dans le futur, plus vraiment dans le passé qui m’a toujours rendue un peu triste.
Et puis il y a mon Normand, leur papa. Grâce à lui j’ai découvert des parties du monde que je n’aurais jamais visitées seule. Grâce à lui je suis moi.

Tout ça pour dire que nous sommes allés au théâtre en amoureux. Nous sommes allés voir Réparer les vivants. Ca faisait bien un an que je n’étais pas allée au théâtre (moi qui aime beaucoup ça) et on a passé un moment un peu spécial.

Je pense que tout le monde sait désormais de quoi parle Réparer les vivants… Je n’avais pas lu le roman de Maylis de Kerangal à partir duquel la pièce a été adaptée par Emmanuel Noblet parce que je n’en avais pas envie. Maintenant que j’ai vu la pièce je n’ai toujours pas envie de lire le livre mais je regarderais bien le film, juste pour voir.

Bref. Ce spectacle est incroyable. Eblouissant, sublime, fascinant, passionnant, intelligent… Je ne sais pas quels adjectifs positifs ne correspondraient pas… Ah si. Réjouissant. Oui parce que Réparer les vivants est plutôt très déprimant.
Mais l’interprétation (seul en scène) d’Emmanuel Noblet est fascinante par sa retenue, par sa justesse, son intelligence. Il parvient même à nous faire sourire (parfois)!

Enfin, j’ai parlé de mes enfants pour commencer, impossible de finir sans y revenir… Réparer les vivants pose la question du don d’organes. Réparer les vivants vous pose la question ultime, la plus inacceptable qui soit : si votre enfant décède par accident et si les prélèvements sont possibles, donnerez-vous votre accord? Mais Réparer les vivants vous invite aussi à vous poser cette même question (soudain moins dure quand il n’est plus question de votre enfant) : Et vous, êtes-vous d’accord pour que l’on prélève vos organes?
On sait les vies que ces organes devenus inutiles peuvent sauver, mais on ne sait pas comment chacun fonctionne, comment les relations dans les couples, dans les familles se sont construites, de quoi elles sont faites. Quelles peurs, quels liens affectifs, quel amour lient les gens. Parce que tous ces ponts, toutes ces « sutures » (comme on en parle en littérature, pour les deux univers de W ou le souvenir d’enfance par exemple) sont différentes chez les uns et chez les autres. Et une telle question, posée comme elle l’est par Emmanuel Noblet, dans tout ce qu’elle a de grave, réveille notre sensibilité et appuie vraiment, mais sans en avoir l’air, « là où ça fait mal ».
Parce qu’une fois qu’on n’est plus là, restent les vivants. Une fois que le présent est passé, reste le futur.

Sur les traces de Delphine de Vigan #1 / #FlashBackFriday : « Les Heures souterraines »

J’ai une espèce de manie concernant mes livres… Je n’ai rien contre les poches mais, dans mon classement de bibliothèque, les poches sont des classiques. Et les classiques sont tous classés ensemble. Les romans contemporains que je possède sont des grands formats.
Parfois, j’achète des livres récents en format poche et ça me pose un vrai problème : je ne sais pas où, ni comment les ranger… j’ai donc aménagé une niche fourre-tout dans ma bibliothèque, niche qui accueille ces livres-là, en mal de classement. Mais la niche est petite et je ne peux donc pas trop me permettre ce genre d’écart (quand je parle de manie, je veux dire NEVROSE).
Bref, tout ça pour expliquer que j’achète pas mal de livres d’occasion, et en particulier chez BookOff depuis que je n’ai plus le temps d’aller jusque chez Gibert (et je dois me rendre à l’évidence, BookOff avec ses étagères pleines de romans à 1 euros (tous ceux qui sont parus il y a plus d’un an) est bien moins cher que Gibert).

Donc l’autre jour, j’ai acheté Les Heures souterraines. Après avoir écrit ma review sur Les Loyautés, je me suis sentie un peu coupable… et j’ai donc décidé de lire les Delphine de Vigan que je n’avais pas lus (et sur lesquels je m’étais fait un avis sans rien en savoir). En gros, j’ai décidé de faire amende honorable.

J’ai adoré Les Heures souterraines. J’ai trouvé que c’était très bien écrit, que les personnages étaient très justes (on y croit) et franchement touchants. Contrairement à ce que je m’étais imaginé, je n’ai rien trouvé de niais ou de facile. Bon, par contre, j’attendais un peu une histoire d’amour (est-ce qu’il n’y a qu’à moi que ça manque? J’ai l’impression de n’en avoir pas lu une seule depuis La Délicatesse de Foenkinos…) mais ce n’est pas du tout le sujet!

Le résumé!
Mathilde est veuve, mère de trois garçons et cadre dans une grosse boîte. Jusqu’à présent elle a toujours géré, elle a toujours su rester performante malgré les épreuves. Mais un jour, au cours d’une réunion avec un prestataire extérieur, elle contredit son patron avec qui elle s’entendait jusqu’alors très bien. A partir de là, tout change, la terre s’écroule sous ses pieds. Son patron va la placardiser, l’humilier, la harceler. Tout ça sous le regard quasi insensible de ses collègues.
Thibault, lui, est médecin pour les Urgences Médicales de Paris. Il aurait voulu être chirurgien mais un accident l’a laissé amputé de deux doigts et son rêve s’est envolé. Il entretient une relation assez floue avec Lila, une jeune femme qui se montre plutôt distante. La situation le torture, lui qui se meurt d’amour dans son coin. Depuis quelque temps, il a donc décidé de rompre, sans savoir s’il y arrivera.
On suit donc les trajectoires de ces deux personnages qui, dans deux registres différents, vivent des situations similaires.
Alors vont-ils survivre? Vont-ils finir par se croiser? Vont-ils s’aimer?

 

Inspiration #2 / Les « selfies littéraires »

En cherchant sur Google « books+jokes », j’ai trouvé pas mal d’inspirations pour cette nouvelle section du blog! Parmi lesquelles ce dessin amusant qui m’a amenée à me poser cette question (que je ne m’étais absolument jamais posée) :

Les autobiographie sont-elles vraiment des selfies littéraires? 

Pour répondre à cette question, il me semble important de se référer à Philippe Lejeune, celui qui a théorisé (du point de vue du lecteur – c’est important de le noter) le « pacte autobiographique » qu’on enseigne dans le secondaire aussi bien que dans le supérieur.

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La définition qu’il donne de l’autobiographie est la suivante : « Récit rétrospectif en prose qu’une personne réelle fait de sa propre existence, lorsqu’elle met l’accent sur sa vie individuelle, en particulier sur l’histoire de sa personnalité. » (Le Pacte autobiographique, Points Essais, p.14)

Bon, de toute évidence, aucun rapport avec le selfie qui :
– n’est pas (ou si peu) rétrospectif / on le poste tout de suite, en instantané ou juste après retouches;
– n’est pas en prose mais alors pas du tout / il s’agit d’une image;
– ne met pas l’accent sur la vie individuelle / capte un moment de la vie individuelle (ou collective d’ailleurs);
– ne s’attache pas à l’histoire d’une personnalité / capte le moment d’une image, d’un visage ou d’un corps, sans s’inscrire dans une durée.

Le selfie est toujours trompeur, une grande partie l’est volontairement (on aime se voir et se montrer à son meilleur, quitte à tricher) et l’autre l’est involontairement (même sans maquillage, une photo de soi n’est jamais vraiment soi…).

Pour aller plus loin : La Chambre claire de Roland Barthes.

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Review #10 / « Au gré des jours » de Françoise Héritier

Il est des gens que l’on regrette de n’avoir pu rencontrer.

Pour moi, c’est J. D. Salinger et Françoise Héritier. (Tous ceux qui étaient déjà morts avant qu’on sache lire ne comptent pas!) Et pourtant, je ne connaissais Françoise Héritier que par les interviews qu’elle donnait, filmées ou imprimées. Quelques jours avant l’annonce de son décès, je m’étais vraiment régalée à lire l’entretien qu’elle avait donné au Monde. J’étais arrivée au bureau toute remontée, j’avais envie d’en parler à tout le monde. J’étais même prête à reprendre mes études, à me lancer dans un doctorat (comme tous les ans à la même période)… Et puis Françoise Héritier est morte. Elle avait l’âge de ma grand-mère, j’ai trouvé ça jeune finalement, 84 ans.

J’ai découvert Au gré des jours par hasard, dans une pile de livres oubliés, en triant l’autre jour. Je me suis mise à le lire tout de suite.

Le livre est structuré en deux parties : une première, constituée d’une suite de petites choses de la vie qui ont marqué Françoise Héritier (succession marquée par des virgules en majorité, ce qui donne une espèce de souffle très long et très court à la fois) : « croquer un petit beurre LU en commençant par les quatre coins » ou « raconter pour la énième fois la même histoire et la trouver toujours drôle, à rire aux larmes ».
Puis la seconde, sous forme de récit cette fois, de souvenirs marquants encore mais plus développés (sa fille en petite robe, nus pieds et chapeau se promenant en petite reine au milieu des enfants africains qui l’épiaient toute la journée pour découvrir si oui ou non elle avait les mêmes fonctions corporelles qu’eux – la situation permettant à la mère de travailler sans avoir à surveiller sa fille qui évoluait toute la journée à l’abri du danger sous une centaine de paires d’yeux bienveillants).

C’est un texte court, très poétique, touchant et drôle souvent.
Françoise Héritier a su faire de sa vie une oeuvre formidable et admirable, malgré les obstacles d’une société dans laquelle les femmes ne partaient pas travailler en tant que géographe en Afrique (leur constitution ne le leur permettaient pas, disait-on). Elle a su s’imposer quand il le fallait, s’effaçant quand l’humilité le réclamait. Elle dresse d’elle-même, sans rien faire pour, le portrait d’une femme indépendante, d’un esprit libre et savant.

Il est vraiment des gens que l’on regrette de n’avoir pu rencontrer.