#RentréeLittéraire #1 / « Les Loyautés » de Delphine de Vigan

Aujourd’hui sort en librairie le dernier Delphine de Vigan. Il s’appelle Les Loyautés et il s’ouvre par le paragraphe suivant :

Les loyautés.
Ce sont des liens invisibles qui nous attachent aux autres – aux morts comme aux vivants –, ce sont des promesses que nous avons murmurées et dont nous ignorons l’écho, des fidélités silencieuses, ce sont des contrats passés le plus souvent avec nous-mêmes, des mots d’ordre admis sans les avoir entendus, des dettes que nous abritons dans les replis de nos mémoires.
Ce sont les lois de l’enfance qui sommeillent à l’intérieur de nos corps, les valeurs au nom desquelles nous nous tenons droits, les fondements qui nous permettent de résister, les principes illisibles qui nous rongent et nous enferment. Nos ailes et nos carcans.
Ce sont les tremplins sur lesquels nos forces se déploient et les tranchées dans lesquelles nous enterrons nos rêves.

Le résumé, mais court !

Hélène est prof’ de SVT et elle a un élève qui la préoccupe plus que les autres : Théo. Elle est persuadée qu’il est en danger, retrouvant chez lui les symptômes des enfants violentés comme elle l’a elle-même été. Elle est prête à tout pour le sauver.
Théo, rongé jusqu’à la moelle par le divorce et la déchéance de ses parents, est lui occupé à se détruire à coup d’alcools forts et de mauvaise qualité, en compagnie de son seul ami, Mathis.
Mathis est plus enfant qu’adolescent. Il voudrait protéger son ami mais sans trop savoir comment faire. Alors en attendant il le suit et l’accompagne dans ses bêtises.
Enfin Cécile, la mère de Mathis, est le personnage qui se rebelle.  Contre son mari, contre les mensonges qui sont censés cimenter le couple… Jusqu’à une scène assez jouissive d’apéro chez des « amis ».

Dans ce récit, quatre personnages se lient :

  • Hélène, la professeure de SVT
  • Théo, l’élève d’Hélène (douze ans et demi)
  • Mathis, l’ami de Théo et aussi élève d’Hélène
  • Cécile, la maman de Mathis

Quelles sont ces « loyautés » qui font leurs liens ?

  • Hélène est loyale à elle-même, à l’enfant battu qu’elle a été mais aussi aux enfants qu’elle n’a pas pu porter et qu’elle a pourtant tellement désirés ;
  • Théo est loyal à son père dont il refuse de dénoncer la dépression ;
  • Mathis est loyal à Théo dont il couvre l’autodestruction ;
  • Cécile est loyale à son mari d’abord, puis à elle-même (ou plutôt à l’autre elle-même… Vous verrez !)

Assez vite, le livre m’a percutée (je suis désolée, c’est un peu cliché mais je ne trouve pas d’autre mot. J’ai été touchée comme ça m’arrive franchement très peu). C’était un peu comme me prendre un Vélib’ de face en plein dans l’abdomen. Un uppercut très violent, de ceux qui font trembler le corps encore longtemps après l’impact.

Et pourtant, d’ordinaire, je ne suis pas fan de Delphine de Vigan.

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J’avoue, j’en ai un peu honte maintenant, que je l’avais toujours un peu considérée comme un transfuge, un auteur grand public, spécialisé dans les romans qu’on lit en vacances, et qui un jour a décidé d’essayer d’écrire des choses plus sérieuses. Je lui reprochais ce que je prenais pour une posture.

J’ai lu D’après une histoire vraie au moment de sa sortie sans réel plaisir ni déplaisir même si je trouve qu’elle a mérité son Renaudot, ne serait-ce que par rapport au niveau des livres qui sont sortis en cette rentrée littéraire là (celle de 2016) – mais là encore je précise que je n’ai pas TOUT lu. J’avais trouvé qu’il y avait « de l’idée », mais j’avais été dérangée par la dissonance entre les différentes parties du livre (surtout la fin par rapport au reste…) et puis, aussi, par la façon dont ce texte était écrit. Il y avait cette forme simple, directe mais pas encore incisive.

Or dans Les loyautés, il est là, le style ! Ce style qui colle avec le récit (et inversement) et qui colle avec ce qu’est cette auteure.
A un moment, dans ma lecture, j’ai pensé à Karine Tuil (dont j’avais adoré L’insouciance). Mais là où, pour moi, Delphine de Vigan s’impose et flanque tous les autres au tapis, c’est dans la concision. Elle n’a pas besoin d’écrire 500 pages, il ne vaut mieux pas d’ailleurs parce que le récit perdrait en intensité, en densité et c’est ce qu’on ne veut pas. C’est exactement parfait comme ça.

Et en réalité, quand j’ai lu D’après une histoire vraie, je me suis posé la question, je me suis demandé si elle n’était pas, réellement, en train d’essayer quelque chose d’assez inédit en France, d’assez nouveau, un truc plutôt pas mal, une forme de récit « à l’américaine » qui prendrait néanmoins un peu de temps à se mettre totalement en place (nous ne sommes pas américains).

Ça pouvait expliquer, me semble-t-il, ce sentiment étrange, mitigé, qui me troublait quand on me demandait si j’avais aimé. La sensation que quelque chose était « en travail », « en train de se faire » mais progressivement, livre après livre. A l’époque je répondais donc de façon un peu floue, je noyais le poisson, genre : « C’est écrit d’une drôle de façon, l’histoire est un peu alambiquée mais pourquoi pas… Il y a un truc, je ne sais pas. Lis-le et dis-moi ! »

Et je n’ai pas honte aujourd’hui d’écrire que oui, je me suis trompée, que mon jugement a été hâtif et un peu injuste. (Mais après tout, elle n’en sait rien ! Et puis en vrai elle ne me connaît même pas et peut-être même que si elle me connaissait elle s’en foutrait, de mon avis ! Donc ça va. Tout va bien, comme dirait Orelsan).

Le plus beau passage de ce livre, pour moi (p. 155-156) :

Les coups je les ai reçus et le secret je l’ai gardé jusqu’au bout. J’ai trente-huit ans et je n’ai pas d’enfant. Je n’ai pas de photo à montrer, ni prénom ni âge à annoncer, pas d’anecdote ou de bon mot à raconter. J’abrite en moi-même, et à l’insu de tous, l’enfant que je n’aurai pas. Mon ventre abîmé est peuplé de visages à la peau diaphane, de dents minuscules et blanches, de cheveux de soie. Et lorsqu’on me pose la question – c’est-à-dire chaque fois que je rencontre une nouvelle personne (en particulier des femmes), chaque fois qu’après m’avoir demandé quel est mon métier (ou juste avant), on me demande si j’ai des enfants –, chaque fois donc que je dois me résigner à tracer sur le sol cette ligne à la craie blanche qui sépare le monde en deux (celles qui en ont, celles qui n’en ont pas), j’ai envie de dire : non je n’en ai pas, mais regarde dans mon ventre tous les enfants que je n’ai pas eus, regarde comme ils dansent au rythme de mes pas, ils ne demandent rien d’autre qu’à être bercés, regarde cet amour que j’ai retenu converti en lingots, regarde l’énergie que je n’ai pas dépensée et qu’il me reste à distribuer, regarde la curiosité naïve et sauvage qui est la mienne, et l’appétit de tout, regarde l’enfant que je suis restée moi-même faute d’être devenue mère, ou grâce à cela.

Voilà, je vous conseille donc de lire Les Loyautés sans hésiter ! (Mais dites-moi quand même ce que vous en avez pensé hein !)

 

Les Loyautés, Delphine de Vigan
Ed. JC Lattès, 208 pages
17 euros

Review #8 / « La Nature des choses » de Charlotte Wood

J’ai choisi La Nature des choses, roman de Charlotte Wood, d’abord parce que la librairie la plus proche de mon bureau l’avait classé dans ses coups de coeur. Et puis j’ai aussi trouvé la couverture très belle (c’est ce qui m’avait poussée à acheter les Steve Tesich publiés par Monsieur Toussaint Louverture à l’époque!). Enfin, j’aime beaucoup les éditions du Masque. En règle générale je trouve toujours mon compte chez JC Lattès depuis un an ou deux.

Le résumé
Dix très belles jeunes femmes se retrouvent prisonnières dans une sorte de baraquement au milieu d’un terrain cerclé de barbelés électrifiés sous la surveillance de deux hommes (Boncer et Teddy). Sans aucun souvenir, le premier jour, de ce qui leur est arrivé, Vera et Yolanda se rapprochent. Sans savoir ce qui les rapproche les unes des autres, ces captives vont devoir apprendre à survivre dans un environnement hostile où la nourriture finit par manquer et où les hommes ne savent faire preuve que de cruauté. Leurs belles chevelures rasées, leurs coûteuses tenues remisées au profit de vieilles tuniques de calicot, elles sont menées à la limite de l’humanité.
Pourquoi sont-elles là? Que va-t-il advenir d’elles?

Mon avis
Un roman très sombre, très dur (dans un univers qui fait référence à celui des camps de concentration) mais absolument captivant.
Tout le temps que dure la lecture, je n’ai eu de cesse de me demander ce qui allait arriver à ces femmes pour qui on n’a que compassion.
J’ai lu ce roman dans la tension, persuadée à chaque instant que la catastrophe était imminente, sans savoir exactement quelle forme elle prendrait. On est dans l’angoisse, plus que dans la peur.
Ce texte nous pousse enfin à réfléchir sur la perception que les sociétés dans lesquelles nous vivons se font du féminin, du statut de la femme au sein de ces mêmes sociétés. Il questionne le fait que la femme devrait toujours s’attendre à être punie par l’homme pour la convoitise qu’elle suscite. Mais on sort de la lecture fortifiée, confortée dans l’idée que les femmes ont la force, en elles, de résister et qu’elles ne sont pas tenues de subir la vie que les hommes choisissent pour elles. Un roman féministe, sans aucun doute !

La Nature des choses, Charlotte Wood
éd. du Masque, 280 pages
20, 90 euros