Découvrir Eliette Abecassis #1 / « La Répudiée »

C’est ce qu’on appelle « arriver après la bataille »… Il aura fallu dix-sept ans pour que je découvre le premier roman d’Eliette Abecassis, La Répudiée.

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Mes piles à lire menacent de s’effondrer et pourtant, je continue d’en acheter. Mais, du coup, ces livres que j’achète et que je culpabilise tant d’acheter (même s’ils ne me coûtent qu’un euro symbolique), maintenant je les lis tout de suite. Ca c’est pour le côté positif.

En fait, je n’avais jamais eu envie de lire Eliette Abecassis. Tout le monde m’en disait du mal et j’ai remarqué, au fil du temps, qu’il était rare qu’un livre dont tout le monde vous dit qu’il est mauvais se révèle génial. Et pourtant. J’ai acheté La Répudiée « pour voir », comme on paie pour voir les cartes de son adversaire. Et pourtant. Je me suis dit qu’au pire, je mettrai le livre au bureau, dans ma bibliothèque de deuxième main. Et pourtant…

La Répudiée attend sagement, avec la plus grande patience, depuis fin décembre sur la table de mon salon que j’aie lu d’autres romans du même auteur pour enfin avoir droit à l’éloge qu’il mérite. Il attend comme s’il savait ce que je vais dire de lui, sûr que mon amour pour lui ne passera pas. Ce texte, je l’ai tant aimé que quand je regarde le livre, l’objet qui le contient, ça m’émeut. Ce n’est pas le mien et pourtant je le couve du regard comme mon enfant.

Ca ne fait que quelques mois que j’ai commencé à comprendre vraiment ce que c’était qu’être une femme. Et pourtant, ma mère me rappelle parfois qu’adolescente j’ai un jour déclaré, en colère, « Une femme ce n’est pas un homme avec des seins! ».
C’est que je devais déjà avoir compris quelque chose.
Quand on a un enfant, on sent que quelque chose se passe, pour soi bien sûr, mais aussi pour les autres. Pour les siens d’abord, notre famille « de départ » (nos parents, frère(s), soeur(s) mais aussi nos grands-parents et les autres, qui nous semblent si loin). Mais aussi pour tous ces autres, ces gens qui gravitent autour de nous. Nos amis qu’on perd parfois en les découvrant, nos connaissances qui prennent la place de ces amis qui s’annulent.
Et puis quand on devient mère, il y a ce truc énorme qui nous tombe dessus : on réalise qu’on est une femme. Que jamais on ne sera un homme. Que jamais on ne sera « comme ». Comme un homme, comme les autres mères, comme notre mère, comme plein d’autres gens, comme plein d’autres choses.

La Répudiée, ça m’a ramenée à ça. A cette découverte si dure et pourtant si belle qui a changé la façon dont je me vois et dont j’aborde la vie.

Pour entrer dans le vif du sujet, La Répudiée c’est l’histoire d’une femme juive orthodoxe, qui a grandi dans un milieu orthodoxe et dont l’univers se résume à un quartier orthodoxe, à un homme orthodoxe. Elle aime ce mari et cette vie qu’elle n’a pas choisis. On pourrait ne pas le comprendre, comme c’est à mille lieues de ce que l’on est. Et pourtant, son histoire on la vit, on la sent, elle nous imprègne.

Cette femme ne peut pas avoir d’enfant. Elle n’y arrive pas donc forcément, c’est elle la responsable. Il en est ainsi pour elle parce qu’il ne peut pas en être autrement pour le reste de son monde.

Et cette femme se trouve à un moment charnière. A l’orée du dixième anniversaire de son mariage, cet anniversaire funeste qui permet à un homme, dans l’interprétation la plus stricte et la plus injuste qui soit de la loi juive, de répudier sa femme et son utérus hostile.

Le style est simple, juste et, une fois n’est pas coutume, s’il se met au service de l’histoire, ce n’est que pour mieux nous la faire vivre, pour ne surtout pas en affaiblir la portée.

Je regretterais beaucoup de conseiller si fortement une lecture dont je ne serais pas sûre qu’elle laisserait un grand nombre indifférent… Donc si je le fais si ardemment, c’est que vous pouvez y aller sans crainte.

 

Review #10 / « Au gré des jours » de Françoise Héritier

Il est des gens que l’on regrette de n’avoir pu rencontrer.

Pour moi, c’est J. D. Salinger et Françoise Héritier. (Tous ceux qui étaient déjà morts avant qu’on sache lire ne comptent pas!) Et pourtant, je ne connaissais Françoise Héritier que par les interviews qu’elle donnait, filmées ou imprimées. Quelques jours avant l’annonce de son décès, je m’étais vraiment régalée à lire l’entretien qu’elle avait donné au Monde. J’étais arrivée au bureau toute remontée, j’avais envie d’en parler à tout le monde. J’étais même prête à reprendre mes études, à me lancer dans un doctorat (comme tous les ans à la même période)… Et puis Françoise Héritier est morte. Elle avait l’âge de ma grand-mère, j’ai trouvé ça jeune finalement, 84 ans.

J’ai découvert Au gré des jours par hasard, dans une pile de livres oubliés, en triant l’autre jour. Je me suis mise à le lire tout de suite.

Le livre est structuré en deux parties : une première, constituée d’une suite de petites choses de la vie qui ont marqué Françoise Héritier (succession marquée par des virgules en majorité, ce qui donne une espèce de souffle très long et très court à la fois) : « croquer un petit beurre LU en commençant par les quatre coins » ou « raconter pour la énième fois la même histoire et la trouver toujours drôle, à rire aux larmes ».
Puis la seconde, sous forme de récit cette fois, de souvenirs marquants encore mais plus développés (sa fille en petite robe, nus pieds et chapeau se promenant en petite reine au milieu des enfants africains qui l’épiaient toute la journée pour découvrir si oui ou non elle avait les mêmes fonctions corporelles qu’eux – la situation permettant à la mère de travailler sans avoir à surveiller sa fille qui évoluait toute la journée à l’abri du danger sous une centaine de paires d’yeux bienveillants).

C’est un texte court, très poétique, touchant et drôle souvent.
Françoise Héritier a su faire de sa vie une oeuvre formidable et admirable, malgré les obstacles d’une société dans laquelle les femmes ne partaient pas travailler en tant que géographe en Afrique (leur constitution ne le leur permettaient pas, disait-on). Elle a su s’imposer quand il le fallait, s’effaçant quand l’humilité le réclamait. Elle dresse d’elle-même, sans rien faire pour, le portrait d’une femme indépendante, d’un esprit libre et savant.

Il est vraiment des gens que l’on regrette de n’avoir pu rencontrer.

Review #9 / Cold Winter Challenge : « Que font les rennes après noël? » d’Olivia Rosenthal

La première fois que j’ai entendu parler d’Olivia Rosenthal, j’étais en master, c’était en 2012. Je suivais un séminaire sur « La disparition dans le roman contemporain français » et, dans la bibliographie (très/trop longue) il y avait On n’est pas là pour disparaître. Je l’ai acheté et je ne l’ai jamais lu…

Mais il y a un an, je suis tombée sur Que font les rennes après noël ? de la même auteure chez BookOff et je l’ai acheté. J’ai du mal à laisser derrière moi des livres dont je me dis qu’ils pourraient m’intéresser un jour… Mes piles regorgent donc de titres qui m’ont donné envie mais dont l’heure n’est pas encore venue!

Donc là, alors que je découvrais le Cold Winter Challenge relancé (cette année marque la 6e édition) par Margaud Liseuse, je me suis dit que c’était l’occasion ou jamais de sortir ce livre-là de la pile.

Je n’avais donc, au final, jamais rien lu d’Olivia Rosenthal.
Je sais qu’elle enseigne l’écriture créative à Paris 8 et c’est aussi pourquoi ma curiosité à l’égard de son oeuvre n’a jamais vraiment disparu. Les cours d’écriture sont monnaie courante aux Etats-Unis mais encore quasi-inexistants en France. Comme si on pouvait « apprendre à écrire » en anglais, mais pas en français… C’est vrai qu’on a un peu l’impression que la littérature française naît de rien, d’une intuition, d’une inspiration… Et pourtant, un bon roman, un bon essai sont tellement affaire de travail!

Il est difficile de proposer un résumé de ce texte qui est fait d’un entrelacement entre un « vous » qui désigne le personnage féminin central et quatre portraits successifs en « je » (un dresseur de loups, un gardien de zoo, un soigneur, un boucher). Les paragraphes s’alternent, le « vous » subsiste mais le « je » change.

Le personnage féminin est prisonnier de ses parents (surtout de sa mère, normal) et de son éducation. Elle rêve de partir avec les rennes, après noël.
Le lien avec le Cold Winter Challenge est là : dans la position centrale de noël comme point culminant de l’espoir – car la petite fille rêve de recevoir un animal de compagnie. Espoir perpétuellement déçu et qui pave la voie au désir d’émancipation – qui prend la forme de cette ambition menaçante : partir avec les rennes après noël.

Comme l’héroïne de « La Féline », film qu’elle voit sans sa mère, elle sent qu’une métamorphose est imminente. Elle sait qu’elle n’a pas encore pris la forme qui la réconciliera avec sa part animale, qui la rapprochera de ce qu’elle est véritablement. Attention, l’héroïne du roman ne se transforme pas littéralement en bête sauvage, on n’est pas du tout dans un registre fantastique.  

Car l’éducation d’un enfant est présentée comme un conditionnement qui, mis en parallèle avec celui que subissent les animaux sauvages pour être domestiqués, vise clairement à maîtriser la part animale en chaque être humain. Chez ce personnage (et aussi pour Irena Doubrovna, le personnage féminin de « La Féline »), la part animale concerne la sexualité, l’identité sexuelle.

J’ai pensé à La Place d’Annie Ernaux, à toute son oeuvre d’ailleurs… Mais surtout à ce livre-là à cause du père, de la question de l’origine que l’on va devoir laisser derrière soi, à laquelle il va falloir dire non. D’où on vient. Comment cette source nous enferme et comme il est dur de s’affranchir.

Pour l’anecdote, ma mère a une amie parisienne, fille d’exploitants agricoles, qui lui disait être incapable de porter des talons hauts : « ce serait une insulte faite à ma mère ». Ca m’avait marquée parce que moi j’ai grandi dans une famille où les talons hauts ont toujours occupé les dressings (il m’a fallu du temps pour arrêter d’en acheter et me faire à l’idée que je ne porterais jamais rien d’autre que des baskets), où la culture est partout et où elle est totalement banalisée. Mais il ne faut pas croire, je m’oppose aussi, sur d’autres terrains.

Les parents (et maintenant que je le suis à mon tour je m’en rends compte encore davantage) se trompent toujours. Même avec la meilleure volonté du monde, ils commettent des erreurs. Il me semble donc que la seule chose à faire, c’est de laisser son enfant s’opposer, s’affranchir et s’affirmer. Qu’il puisse passer par toutes ces étapes que décrit Olivia Rosenthal (la résistance, l’imprégnation, la contamination, la préparation, l’oubli de soi etc.) et qui mènent à l’éveil.

D’ailleurs en parlant d’éveil, il existe un très beau roman de Kate Chopin (qui a vécu pendant la deuxième moitié du 19e siècle) sur ce sujet : L’éveil (The Awakening).

En conclusion, Que font les rennes après noël? n’est pas un roman classique, la forme très élaborée (qui rappelle celle de W ou le souvenir d’enfance de Perec pour la suture entre deux univers distincts) peut refroidir certain(e)s (on est très loin du page turner) mais c’est une lecture qui vaut le coup et qui marque.

Et maintenant, je vais lire deux-trois livres puis je me pencherai sur On n’est pas là pour disparaître!

 

Review #8 / « La Nature des choses » de Charlotte Wood

J’ai choisi La Nature des choses, roman de Charlotte Wood, d’abord parce que la librairie la plus proche de mon bureau l’avait classé dans ses coups de coeur. Et puis j’ai aussi trouvé la couverture très belle (c’est ce qui m’avait poussée à acheter les Steve Tesich publiés par Monsieur Toussaint Louverture à l’époque!). Enfin, j’aime beaucoup les éditions du Masque. En règle générale je trouve toujours mon compte chez JC Lattès depuis un an ou deux.

Le résumé
Dix très belles jeunes femmes se retrouvent prisonnières dans une sorte de baraquement au milieu d’un terrain cerclé de barbelés électrifiés sous la surveillance de deux hommes (Boncer et Teddy). Sans aucun souvenir, le premier jour, de ce qui leur est arrivé, Vera et Yolanda se rapprochent. Sans savoir ce qui les rapproche les unes des autres, ces captives vont devoir apprendre à survivre dans un environnement hostile où la nourriture finit par manquer et où les hommes ne savent faire preuve que de cruauté. Leurs belles chevelures rasées, leurs coûteuses tenues remisées au profit de vieilles tuniques de calicot, elles sont menées à la limite de l’humanité.
Pourquoi sont-elles là? Que va-t-il advenir d’elles?

Mon avis
Un roman très sombre, très dur (dans un univers qui fait référence à celui des camps de concentration) mais absolument captivant.
Tout le temps que dure la lecture, je n’ai eu de cesse de me demander ce qui allait arriver à ces femmes pour qui on n’a que compassion.
J’ai lu ce roman dans la tension, persuadée à chaque instant que la catastrophe était imminente, sans savoir exactement quelle forme elle prendrait. On est dans l’angoisse, plus que dans la peur.
Ce texte nous pousse enfin à réfléchir sur la perception que les sociétés dans lesquelles nous vivons se font du féminin, du statut de la femme au sein de ces mêmes sociétés. Il questionne le fait que la femme devrait toujours s’attendre à être punie par l’homme pour la convoitise qu’elle suscite. Mais on sort de la lecture fortifiée, confortée dans l’idée que les femmes ont la force, en elles, de résister et qu’elles ne sont pas tenues de subir la vie que les hommes choisissent pour elles. Un roman féministe, sans aucun doute !

La Nature des choses, Charlotte Wood
éd. du Masque, 280 pages
20, 90 euros