#RentréeLittéraire #1 / « Les Loyautés » de Delphine de Vigan

Aujourd’hui sort en librairie le dernier Delphine de Vigan. Il s’appelle Les Loyautés et il s’ouvre par le paragraphe suivant :

Les loyautés.
Ce sont des liens invisibles qui nous attachent aux autres – aux morts comme aux vivants –, ce sont des promesses que nous avons murmurées et dont nous ignorons l’écho, des fidélités silencieuses, ce sont des contrats passés le plus souvent avec nous-mêmes, des mots d’ordre admis sans les avoir entendus, des dettes que nous abritons dans les replis de nos mémoires.
Ce sont les lois de l’enfance qui sommeillent à l’intérieur de nos corps, les valeurs au nom desquelles nous nous tenons droits, les fondements qui nous permettent de résister, les principes illisibles qui nous rongent et nous enferment. Nos ailes et nos carcans.
Ce sont les tremplins sur lesquels nos forces se déploient et les tranchées dans lesquelles nous enterrons nos rêves.

Le résumé, mais court !

Hélène est prof’ de SVT et elle a un élève qui la préoccupe plus que les autres : Théo. Elle est persuadée qu’il est en danger, retrouvant chez lui les symptômes des enfants violentés comme elle l’a elle-même été. Elle est prête à tout pour le sauver.
Théo, rongé jusqu’à la moelle par le divorce et la déchéance de ses parents, est lui occupé à se détruire à coup d’alcools forts et de mauvaise qualité, en compagnie de son seul ami, Mathis.
Mathis est plus enfant qu’adolescent. Il voudrait protéger son ami mais sans trop savoir comment faire. Alors en attendant il le suit et l’accompagne dans ses bêtises.
Enfin Cécile, la mère de Mathis, est le personnage qui se rebelle.  Contre son mari, contre les mensonges qui sont censés cimenter le couple… Jusqu’à une scène assez jouissive d’apéro chez des « amis ».

Dans ce récit, quatre personnages se lient :

  • Hélène, la professeure de SVT
  • Théo, l’élève d’Hélène (douze ans et demi)
  • Mathis, l’ami de Théo et aussi élève d’Hélène
  • Cécile, la maman de Mathis

Quelles sont ces « loyautés » qui font leurs liens ?

  • Hélène est loyale à elle-même, à l’enfant battu qu’elle a été mais aussi aux enfants qu’elle n’a pas pu porter et qu’elle a pourtant tellement désirés ;
  • Théo est loyal à son père dont il refuse de dénoncer la dépression ;
  • Mathis est loyal à Théo dont il couvre l’autodestruction ;
  • Cécile est loyale à son mari d’abord, puis à elle-même (ou plutôt à l’autre elle-même… Vous verrez !)

Assez vite, le livre m’a percutée (je suis désolée, c’est un peu cliché mais je ne trouve pas d’autre mot. J’ai été touchée comme ça m’arrive franchement très peu). C’était un peu comme me prendre un Vélib’ de face en plein dans l’abdomen. Un uppercut très violent, de ceux qui font trembler le corps encore longtemps après l’impact.

Et pourtant, d’ordinaire, je ne suis pas fan de Delphine de Vigan.

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J’avoue, j’en ai un peu honte maintenant, que je l’avais toujours un peu considérée comme un transfuge, un auteur grand public, spécialisé dans les romans qu’on lit en vacances, et qui un jour a décidé d’essayer d’écrire des choses plus sérieuses. Je lui reprochais ce que je prenais pour une posture.

J’ai lu D’après une histoire vraie au moment de sa sortie sans réel plaisir ni déplaisir même si je trouve qu’elle a mérité son Renaudot, ne serait-ce que par rapport au niveau des livres qui sont sortis en cette rentrée littéraire là (celle de 2016) – mais là encore je précise que je n’ai pas TOUT lu. J’avais trouvé qu’il y avait « de l’idée », mais j’avais été dérangée par la dissonance entre les différentes parties du livre (surtout la fin par rapport au reste…) et puis, aussi, par la façon dont ce texte était écrit. Il y avait cette forme simple, directe mais pas encore incisive.

Or dans Les loyautés, il est là, le style ! Ce style qui colle avec le récit (et inversement) et qui colle avec ce qu’est cette auteure.
A un moment, dans ma lecture, j’ai pensé à Karine Tuil (dont j’avais adoré L’insouciance). Mais là où, pour moi, Delphine de Vigan s’impose et flanque tous les autres au tapis, c’est dans la concision. Elle n’a pas besoin d’écrire 500 pages, il ne vaut mieux pas d’ailleurs parce que le récit perdrait en intensité, en densité et c’est ce qu’on ne veut pas. C’est exactement parfait comme ça.

Et en réalité, quand j’ai lu D’après une histoire vraie, je me suis posé la question, je me suis demandé si elle n’était pas, réellement, en train d’essayer quelque chose d’assez inédit en France, d’assez nouveau, un truc plutôt pas mal, une forme de récit « à l’américaine » qui prendrait néanmoins un peu de temps à se mettre totalement en place (nous ne sommes pas américains).

Ça pouvait expliquer, me semble-t-il, ce sentiment étrange, mitigé, qui me troublait quand on me demandait si j’avais aimé. La sensation que quelque chose était « en travail », « en train de se faire » mais progressivement, livre après livre. A l’époque je répondais donc de façon un peu floue, je noyais le poisson, genre : « C’est écrit d’une drôle de façon, l’histoire est un peu alambiquée mais pourquoi pas… Il y a un truc, je ne sais pas. Lis-le et dis-moi ! »

Et je n’ai pas honte aujourd’hui d’écrire que oui, je me suis trompée, que mon jugement a été hâtif et un peu injuste. (Mais après tout, elle n’en sait rien ! Et puis en vrai elle ne me connaît même pas et peut-être même que si elle me connaissait elle s’en foutrait, de mon avis ! Donc ça va. Tout va bien, comme dirait Orelsan).

Le plus beau passage de ce livre, pour moi (p. 155-156) :

Les coups je les ai reçus et le secret je l’ai gardé jusqu’au bout. J’ai trente-huit ans et je n’ai pas d’enfant. Je n’ai pas de photo à montrer, ni prénom ni âge à annoncer, pas d’anecdote ou de bon mot à raconter. J’abrite en moi-même, et à l’insu de tous, l’enfant que je n’aurai pas. Mon ventre abîmé est peuplé de visages à la peau diaphane, de dents minuscules et blanches, de cheveux de soie. Et lorsqu’on me pose la question – c’est-à-dire chaque fois que je rencontre une nouvelle personne (en particulier des femmes), chaque fois qu’après m’avoir demandé quel est mon métier (ou juste avant), on me demande si j’ai des enfants –, chaque fois donc que je dois me résigner à tracer sur le sol cette ligne à la craie blanche qui sépare le monde en deux (celles qui en ont, celles qui n’en ont pas), j’ai envie de dire : non je n’en ai pas, mais regarde dans mon ventre tous les enfants que je n’ai pas eus, regarde comme ils dansent au rythme de mes pas, ils ne demandent rien d’autre qu’à être bercés, regarde cet amour que j’ai retenu converti en lingots, regarde l’énergie que je n’ai pas dépensée et qu’il me reste à distribuer, regarde la curiosité naïve et sauvage qui est la mienne, et l’appétit de tout, regarde l’enfant que je suis restée moi-même faute d’être devenue mère, ou grâce à cela.

Voilà, je vous conseille donc de lire Les Loyautés sans hésiter ! (Mais dites-moi quand même ce que vous en avez pensé hein !)

 

Les Loyautés, Delphine de Vigan
Ed. JC Lattès, 208 pages
17 euros

Review #9 / Cold Winter Challenge : « Que font les rennes après noël? » d’Olivia Rosenthal

La première fois que j’ai entendu parler d’Olivia Rosenthal, j’étais en master, c’était en 2012. Je suivais un séminaire sur « La disparition dans le roman contemporain français » et, dans la bibliographie (très/trop longue) il y avait On n’est pas là pour disparaître. Je l’ai acheté et je ne l’ai jamais lu…

Mais il y a un an, je suis tombée sur Que font les rennes après noël ? de la même auteure chez BookOff et je l’ai acheté. J’ai du mal à laisser derrière moi des livres dont je me dis qu’ils pourraient m’intéresser un jour… Mes piles regorgent donc de titres qui m’ont donné envie mais dont l’heure n’est pas encore venue!

Donc là, alors que je découvrais le Cold Winter Challenge relancé (cette année marque la 6e édition) par Margaud Liseuse, je me suis dit que c’était l’occasion ou jamais de sortir ce livre-là de la pile.

Je n’avais donc, au final, jamais rien lu d’Olivia Rosenthal.
Je sais qu’elle enseigne l’écriture créative à Paris 8 et c’est aussi pourquoi ma curiosité à l’égard de son oeuvre n’a jamais vraiment disparu. Les cours d’écriture sont monnaie courante aux Etats-Unis mais encore quasi-inexistants en France. Comme si on pouvait « apprendre à écrire » en anglais, mais pas en français… C’est vrai qu’on a un peu l’impression que la littérature française naît de rien, d’une intuition, d’une inspiration… Et pourtant, un bon roman, un bon essai sont tellement affaire de travail!

Il est difficile de proposer un résumé de ce texte qui est fait d’un entrelacement entre un « vous » qui désigne le personnage féminin central et quatre portraits successifs en « je » (un dresseur de loups, un gardien de zoo, un soigneur, un boucher). Les paragraphes s’alternent, le « vous » subsiste mais le « je » change.

Le personnage féminin est prisonnier de ses parents (surtout de sa mère, normal) et de son éducation. Elle rêve de partir avec les rennes, après noël.
Le lien avec le Cold Winter Challenge est là : dans la position centrale de noël comme point culminant de l’espoir – car la petite fille rêve de recevoir un animal de compagnie. Espoir perpétuellement déçu et qui pave la voie au désir d’émancipation – qui prend la forme de cette ambition menaçante : partir avec les rennes après noël.

Comme l’héroïne de « La Féline », film qu’elle voit sans sa mère, elle sent qu’une métamorphose est imminente. Elle sait qu’elle n’a pas encore pris la forme qui la réconciliera avec sa part animale, qui la rapprochera de ce qu’elle est véritablement. Attention, l’héroïne du roman ne se transforme pas littéralement en bête sauvage, on n’est pas du tout dans un registre fantastique.  

Car l’éducation d’un enfant est présentée comme un conditionnement qui, mis en parallèle avec celui que subissent les animaux sauvages pour être domestiqués, vise clairement à maîtriser la part animale en chaque être humain. Chez ce personnage (et aussi pour Irena Doubrovna, le personnage féminin de « La Féline »), la part animale concerne la sexualité, l’identité sexuelle.

J’ai pensé à La Place d’Annie Ernaux, à toute son oeuvre d’ailleurs… Mais surtout à ce livre-là à cause du père, de la question de l’origine que l’on va devoir laisser derrière soi, à laquelle il va falloir dire non. D’où on vient. Comment cette source nous enferme et comme il est dur de s’affranchir.

Pour l’anecdote, ma mère a une amie parisienne, fille d’exploitants agricoles, qui lui disait être incapable de porter des talons hauts : « ce serait une insulte faite à ma mère ». Ca m’avait marquée parce que moi j’ai grandi dans une famille où les talons hauts ont toujours occupé les dressings (il m’a fallu du temps pour arrêter d’en acheter et me faire à l’idée que je ne porterais jamais rien d’autre que des baskets), où la culture est partout et où elle est totalement banalisée. Mais il ne faut pas croire, je m’oppose aussi, sur d’autres terrains.

Les parents (et maintenant que je le suis à mon tour je m’en rends compte encore davantage) se trompent toujours. Même avec la meilleure volonté du monde, ils commettent des erreurs. Il me semble donc que la seule chose à faire, c’est de laisser son enfant s’opposer, s’affranchir et s’affirmer. Qu’il puisse passer par toutes ces étapes que décrit Olivia Rosenthal (la résistance, l’imprégnation, la contamination, la préparation, l’oubli de soi etc.) et qui mènent à l’éveil.

D’ailleurs en parlant d’éveil, il existe un très beau roman de Kate Chopin (qui a vécu pendant la deuxième moitié du 19e siècle) sur ce sujet : L’éveil (The Awakening).

En conclusion, Que font les rennes après noël? n’est pas un roman classique, la forme très élaborée (qui rappelle celle de W ou le souvenir d’enfance de Perec pour la suture entre deux univers distincts) peut refroidir certain(e)s (on est très loin du page turner) mais c’est une lecture qui vaut le coup et qui marque.

Et maintenant, je vais lire deux-trois livres puis je me pencherai sur On n’est pas là pour disparaître!

 

Review #8 / « La Nature des choses » de Charlotte Wood

J’ai choisi La Nature des choses, roman de Charlotte Wood, d’abord parce que la librairie la plus proche de mon bureau l’avait classé dans ses coups de coeur. Et puis j’ai aussi trouvé la couverture très belle (c’est ce qui m’avait poussée à acheter les Steve Tesich publiés par Monsieur Toussaint Louverture à l’époque!). Enfin, j’aime beaucoup les éditions du Masque. En règle générale je trouve toujours mon compte chez JC Lattès depuis un an ou deux.

Le résumé
Dix très belles jeunes femmes se retrouvent prisonnières dans une sorte de baraquement au milieu d’un terrain cerclé de barbelés électrifiés sous la surveillance de deux hommes (Boncer et Teddy). Sans aucun souvenir, le premier jour, de ce qui leur est arrivé, Vera et Yolanda se rapprochent. Sans savoir ce qui les rapproche les unes des autres, ces captives vont devoir apprendre à survivre dans un environnement hostile où la nourriture finit par manquer et où les hommes ne savent faire preuve que de cruauté. Leurs belles chevelures rasées, leurs coûteuses tenues remisées au profit de vieilles tuniques de calicot, elles sont menées à la limite de l’humanité.
Pourquoi sont-elles là? Que va-t-il advenir d’elles?

Mon avis
Un roman très sombre, très dur (dans un univers qui fait référence à celui des camps de concentration) mais absolument captivant.
Tout le temps que dure la lecture, je n’ai eu de cesse de me demander ce qui allait arriver à ces femmes pour qui on n’a que compassion.
J’ai lu ce roman dans la tension, persuadée à chaque instant que la catastrophe était imminente, sans savoir exactement quelle forme elle prendrait. On est dans l’angoisse, plus que dans la peur.
Ce texte nous pousse enfin à réfléchir sur la perception que les sociétés dans lesquelles nous vivons se font du féminin, du statut de la femme au sein de ces mêmes sociétés. Il questionne le fait que la femme devrait toujours s’attendre à être punie par l’homme pour la convoitise qu’elle suscite. Mais on sort de la lecture fortifiée, confortée dans l’idée que les femmes ont la force, en elles, de résister et qu’elles ne sont pas tenues de subir la vie que les hommes choisissent pour elles. Un roman féministe, sans aucun doute !

La Nature des choses, Charlotte Wood
éd. du Masque, 280 pages
20, 90 euros

Comment je lis?

Alors voilà, quand j’ai écrit la dernière chronique « Comment choisir ses livres? », je me suis rendu compte qu’au-delà du désir qui pré-existait à l’achat d’un livre, il y avait aussi autre chose qui influençait ma lecture (et mon rythme de lecture).

Il y a, pour moi, deux types de livres : ceux que je lis d’un trait, en quelques heures, en un jour ou deux; et puis il y a les autres, ceux dont la lecture me prend plus de temps (parfois des mois). Qu’est-ce qui fait la différence?

Bien sûr, ma première réaction, c’est de me dire que ça dépend du livre. On aurait tendance à penser que les livres les plus courts sont ceux qu’on lit le plus rapidement mais ce n’est pas toujours vrai (même si ça l’est souvent).
Si j’ai lu Heather par-dessus toutd’une traite, en quelques heures, je n’ai toujours pas fini La Chambre des époux d’Eric Reinhardt (pas beaucoup plus long – mais il attend sur ma table de nuit depuis sa sortie en septembre). Alors que le premier m’a fascinée, j’ai plus de mal avec le second. C’est surtout une histoire de narration : il y a des rythmes dans l’écriture qui nous prennent plus que d’autres. Et puis il y a l’histoire en elle-même, la morale qui en émane ou non… Là, je lis La Nature des choses de Charlotte Wood, génial mais tellement dur (sombre, violent) que je ne me jette pas dessus dès que j’ai une seconde. J’ai mis 6 mois à lire Si c’est un homme quand j’étais au lycée, record jamais égalé de mon côté… Certains thèmes sont si lourds qu’on a vraisemblablement besoin de faire des pauses.

J’ai aussi deux façons de lire : une lecture passive et une lecture active.

La lecture passive concerne surtout les romans pas trop compliqués, ceux dont la lecture est simple parce que le style est simple, l’histoire structurée de façon claire voire évidente. Les thèmes sont généralement légers (ou en tout cas, ils me touchent moins). Ce sont les lectures qui me portent, celles qui demandent peu d’efforts de la part du lecteur. Par exemple, Summer de Monica Sabolo ou Romain Gary s’en va-t-en guerre de Laurent Seksik.

Définir la lecture active est moins compliqué, il s’agit de celle qui demande à ce qu’on s’investisse, qu’on réfléchisse en lisant. Ce sont les textes qui me font repousser mes limites et qui me demandent, de fait, plus d’énergie et plus de temps. Pour l’exemple, je citerais Qu’est-ce que la misogynie de Maurice Daumas que je lis par intermittence depuis presque deux semaines.

Je n’ai pas de rythme particulier, je peux passer des mois à ne lire que des romans et enchaîner deux ou trois essais à la suite (plus ou moins pointus). Mais ce qui est sûr, c’est que quand je suis triste ou un peu déprimée, je me réfugie toujours, c’est inévitable, dans un bon polar! Alors la prochaine fois, c’est décidé, je parlerai polars et romans noirs.

Comment choisir ses livres?

Samedi soir, une de mes (meilleures) copines m’a demandé comment je faisais pour choisir mes livres. Alors, face à mon verre de vin blanc, je me suis rendu compte que ce qui me semble tout à fait naturel depuis des années, non seulement ne l’était pas au début mais surtout que, finalement, ce processus de choix n’a rien de simple. On pourrait presque parler de « système de choix » (ça fait très chic en plus).

En fait, quand j’écris « système », ce que je veux dire c’est que « ça dépend ».
Il y a d’abord les livres que je repère en amont. Généralement ce sont les livres que j’ai le plus envie de lire et que je lis le plus vite. Comprendre : ce sont ceux qui passent le moins de temps sur la pile de livres en attente et ce sont aussi ceux qui, au départ, ont le moins de chance de finir leur vie sur les étagères de Gibert ou, pire, BookOff – mais un malheur peut arriver.

Exemple malheureux : il y a 7-8 ans, je regardais régulièrement l’émission « ça balance à Paris » sur Paris Première. A l’époque, c’était Pierre Lescure qui présentait et j’aimais bien. Toujours est-il que suite à deux émissions plus ou moins consécutives où les titres avaient été loués, j’ai acheté deux livres : Un très grand amour, de Franz-Olivier Giesbert et Le Système Victoria d’Eric Reinhardt. J’étais étudiante à l’époque et deux grands formats, ça vous fait dans les 40 euros, c’est quand même pas rien. Bref. Le premier m’est tombé des mains, je me souviens l’avoir trouvé déshonorant. Je n’avais jamais rien lu de FOG, je n’ai plus jamais rien lu de lui depuis et je pense m’en tenir là. En ce qui concerne le second, je vais être un peu plus longue. J’avais lu Le Système Victoria jusqu’au bout mais il m’avait posé un réel problème de morale. Je m’explique. En gros, Eric Reinhardt fait se rencontrer une DRH sans pitié et un directeur de travaux parti de rien. Tout le roman est construit comme ça sur un enfilage de clichés : le monde extérieur est réduit à un assemblage de clichés, le monde intérieur des personnages est cliché, leur psychologie est cliché, leur histoire… Bon, vous avez compris. J’ai revendu tout de suite le FOG et j’ai quand même gardé Le Système Victoria… Je ne sais même pas pourquoi (peut-être parce qu’il y a « système » et « Victoria » dans le titre?) . En vrai, sans doute parce que sa lecture m’a marquée. Pas dans le bon sens en effet… Mais le premier livre que vous avez détesté, ce premier livre dont vous êtes capable d’expliquer pourquoi il vous a posé problème marque, il me semble, un tournant important dans la constitution de votre esprit critique de lecteur – c’est à partir du moment où vous pouvez mettre au point une réflexion construite sur les motifs de votre colère à l’égard d’un titre et/ou d’un auteur que vous pouvez faire confiance à votre jugement parce que ça veut simplement dire que vous ne lisez plus de façon passive. Vous vous êtes forgé une personnalité de lecteur, un « profil ». Et une fois que vous savez ce que vous aimez et ce que vous n’aimez pas, il est tout d’un coup beaucoup plus facile de choisir!

NB: je dis du mal de ces deux romans mais d’autres lecteurs les auront aimés, certains diront même peut-être que le FOG est un chef d’oeuvre et que je me trompe en réduisant le Reinhardt à un cliché. Je pense qu’il est très difficile (à quelques exceptions près) de rendre un avis objectif et immuable (les avis sur la littérature évoluent avec le temps et l’Histoire, Dieu merci! Sinon nous n’aurions jamais pu lire La Philosophie dans le boudoir – smiley avec des lunettes d’intello) sur tel livre ou tel auteur. Je peux développer ma réflexion sur les clichés chez Reinhardt, aussi étayée soit-elle, elle trouvera toujours des contradicteurs… et c’est heureux! La littérature est faite pour vivre, pour être aimée, détestée, critiquée, encensée… Il vaut juste mieux éviter de la brûler ou de la censurer. C’est généralement mauvais signe quand on commence à se réchauffer les fesses avec des pages de Rousseau.

Donc, pour en revenir à notre sujet, les livres que je « repère » sont ceux dont j’ai entendu parler d’une façon ou d’une autre.
Je peux par exemple avoir lu quelque chose dessus qui m’a donné envie de les lire (Le Despote-consommateur de Yves-Paul Robert, « Réflexions sur un monde de communications »).
Et puis il y a les listes des prix de la rentrée qui donnent une indication sur les titres qui se distinguent, mais il ne faut pas trop s’y fier non plus (L’Art de perdre d’Alice Zeniter qui attend sagement depuis des mois sur sa pile).
Lire les « critiques » de livre (dans la presse, sur les blogs, sur des sites…) reste une bonne façon de vous faire une idée, pour savoir si un titre peut vous plaire ou non. Car si on peut avoir des surprises (bonnes ou mauvaises) quand on ne connaît pas un auteur et son style, si le sujet vous parle c’est déjà pas mal.

Depuis quelque temps d’ailleurs je prends les petits cahiers de sélection des librairies. Je lis les avis des libraires et je fais parfois une première sélection en fonction (ça m’occupe un peu à la façon des listes de noël). Généralement, dans ces avis, différents libraires donnent une idée du sujet mais surtout de la façon dont celui-ci est traité. Ils disent surtout pourquoi ce livre leur a plu et avec un peu de chance, ça me parle.

Même si, ne nous leurrons pas, rien ne vaut le flanage physique dans les rayons. Et rien ne vaut non plus un bon libraire qui vous connaît et qui saura vous conseiller en vous indiquant tel ou tel livre qui, pense-t-il, devrait vous plaire. C’est donc là qu’intervient le choix spontané, celui qu’on fait sur place, quand un livre s’impose un peu par hasard, en tout cas sans qu’on l’ait prévu. Pour moi, dernièrement, ça a été un essai de Maurice Daumas, Qu’est-ce que la misogynie? et un autre d’Antoine Compagnon, Les chiffonniers de Paris. 

Ce qui nous amène à parler de la dialectique librairie-Amazon.
Je suis cliente d’Amazon et j’ai tendance à penser que nier le e-commerce c’est renier notre temps, refuser d’évoluer avec la société. Amazon a été pour moi une vraie révolution quand j’étais en fac de Lettres parce que je pouvais avoir un livre obscur (et indisponible en librairie) le lendemain de ma commande. Et j’avais souvent besoin d’avoir accès rapidement à un texte. Je travaillais sur mes propres livres de poche, je n’empruntais pas en bibliothèque car j’avais besoin de pouvoir annoter (au crayon papier, ne hurlez pas). Ensuite, il y a le fait que je pouvais trouver, sur Amazon, des livres épuisés ou des thèses pointues que je ne trouvais plus nulle part ailleurs (parfois même plus chez l’éditeur, ni en bibliothèque).
Mais pour être honnête, depuis que j’ai fini mes études, je n’achète plus de livres sur Amazon. Mon usage du site marchand se résume à l’achat de DVD en import (« The Affair season 3″ que j’ai essayé de regarder en streaming mais je n’ai pas la patience pour attendre 3 secondes que la pub s’en aille etc.) et des jouets que le magasin de jouets n’a pas et qui mettraient trop de temps à arriver si je les commandais auprès du magasin. Je préfère donc acheter mes livres en librairie, surtout parce que je trouve parfois des titres étonnants et dont je ne soupçonnais pas l’existence avant de passer le pas de la boutique.
Mais, encore une fois, j’habite à Paris, c’est facile pour moi de vanter les commerces de proximité avec trois librairies différentes dans un rayon de 5 minutes à pieds, au moins 3 cavistes (poke Nora Hamzawi), 2 magasins de jouets…
Quand je me retrouve chez mes grands-parents, sur leur île de Bretagne, je suis bien contente qu’Amazon existe. Parce que le seul endroit où vous pouvez acheter des livres, c’est la maison de la presse (et le choix est, comment dire, exotique). La librairie de l’île a fermé il y a plusieurs années et personne ne l’a reprise. Je ne pense pas que ç’ait été une affaire très rentable en hiver…
Ma théorie, c’est que les gens qui avaient l’habitude d’aller en librairie et qui aiment ça continueront de le faire. Amazon c’est pratique mais ça n’est pas vraiment source de plaisir et puis il faut vraiment savoir ce que vous allez y chercher (les conseils à partir de vos achats précédents sont généralement assez nazes).

Enfin, je terminerais avec le dernier type de livres que je lis : ceux qui me sont offerts. Là, c’est plus hétérogène… Certaines personnes me connaissent bien et me font donc toujours plaisir (cf. Le fight club féministe, de Jessica Bennett offert par un collègue qui s’avère être aussi le papa de ma super copine) et puis il y a les gens qu’on ne connaît pas très bien et qui se risquent à vous offrir un livre. Et là, ça fait généralement assez mal. Pourtant ces gens-là se disent sans doute : « oh après tout, tu sais quoi, on va lui offrir un livre, on prend pas de risque! » ERREUR! Offrir un livre c’est prendre un risque, le risque suprême! (ok j’exagère un peu) Parce que le livre que ces gens-là vous offrent, il reflète l’image que ces gens-là ont de vous justement (et comment vous dire, ce n’est jamais très juste ni très flatteur).
Mais en vrai, plus personne ne m’offre de livres à part mon mec, le papa de ma copine et les gens à qui je donne des conseils en amont. Tous les autres ont d’ailleurs arrêté de me faire des cadeaux tout court, je me demande bien pourquoi…

Review #6 / « Heather, par-dessus tout » de Matthew Weiner

« Je me suis dit que tu allais aimer, c’est le créateur de Mad Men« .

C’est ce qu’on m’a dit quand on m’a présenté Heather par-dessus tout de Matthew Weiner. C’est vrai, j’aime beaucoup la série même si je n’en ai vu que les premières saisons. Mais ce qui est rigolo dans l’affaire, c’est que du coup j’ai regardé le livre comme quelque chose de très différent de ce qu’il est en réalité.

Ce phénomène a tout à voir avec « l’horizon d’attente », un concept sociologique appliqué à la littérature par un mouvement critique qu’on a appelé « l’Ecole de la réception » et qui explique, en gros, que quand on lit un livre, on arrive avec son bagage personnel. Ce qui veut dire que nous, lecteurs, influençons ce que nous lisons par notre subjectivité.
Exemple: on me présente le récit comme un roman donc je pars du principe que je vais lire de la fiction, quelque chose qui a été inventé par l’auteur (c’est un peu le problème pour des livres comme La Disparition de Josef Mengele, d’Olivier Guez, qui est estampillé roman alors que les trois quarts sont un compte-rendu de recherches).
Dans le cas présent, on me dit que l’auteur est le même que celui qui a créé Mad Men donc je me dis que je vais lire un récit qui se situe dans les années 60 avec des femmes dactylo et des hommes publicitaires qui les méprisent plus ou moins. Je m’attends à une intrigue qui touche le couple, la société et ainsi de suite.

Or Heather par-dessus tout est l’histoire d’un père dans le New York d’aujourd’hui. Un homme qui n’a rien à voir avec Don Draper, et qui veut à tout prix protéger sa fille. Mais je ne vais pas mentir, le couple passe bien à la casserole, il est « égratigné » comme l’indique très justement la 4e de couverture et il est le terreau même du drame.

Sans spoiler, je peux quand même résumer : Heather est la fille de Mark et Karen, un couple tardif qui a vécu sa naissance comme un miracle. Karen a cessé d’exister, elle ne vit plus que pour sa fille qu’elle ne lâche pas d’une semelle. Mark, quant à lui, est un homme plutôt médiocre mais qui, étonnamment, réussit dans la finance (il en est le premier étonné). Sans plaisir aucun, il voit sa femme s’éloigner de lui et éloigner de lui, du même coup, la petite Heather. La famille vit confortablement dans le New York des riches, même si le couple est perpétuellement au bord de l’implosion. Puis Heather grandit, sa mère ne peut plus la suivre à la trace. Et c’est là que Bobby entre en scène : petit génie élevé par une mère célibataire toxicomane, l’enfant devient vite un ado délinquant dont le fantasme suprême est le viol suivi de meurtre.
Les trajectoires de ces deux personnages aux antipodes se rencontrent quand Bobby trouve un job sur le chantier du ravalement de l’immeuble de Heather. Il se met à l’épier et ses fantasmes le submergent peu à peu. Mark, qui comprend le drame qui sourd, va tout faire pour l’empêcher, sans aucun secours d’une Karen complètement aveugle.

Si vous voulez savoir si le père réussira à sauver sa fille, achetez, empruntez ou faites-vous offrir le livre (un charmant petit format chez Gallimard). Moi j’ai adoré!

Heather par-dessus tout, roman de Matthew Weiner
Gallimard, 135 pages,
14,50 euros
Paru le 2 novembre 2017

« Aimez-vous lire? »

« Aimez-vous lire? », sujet de rédac’ proposé par ma prof de français de 4e avant les vacances de la Toussaint. Je devais avoir quoi, 13 ou 14 ans et je n’aimais pas lire. Mais c’était aussi l’époque où tout le monde s’en foutait, on parlait de tout sauf de littérature dans la cour de récré, donc c’était pas grave. Et puis je n’étais pas « populaire » alors que j’aime lire ou non, ça n’allait pas changer la face du monde prépubère.
Quand je suis rentrée chez moi, après le collège ce jour-là, j’ai demandé à ma mère si je pouvais répondre franchement à la question qui m’était posée.
Etait-il acceptable de construire ma rédaction de français (qui allait être notée, on est en France les gars) sur un postulat anticlérical?
Etant donné que je ne me souviens plus de ce que ma mère m’a répondu, je vais énoncer les deux seules réponses qu’elle peut vraisemblablement m’avoir données : 1) oui (« il faut être honnête dans la vie » même si ça plombe ta moyenne générale) 2) Non (« La réponse est dans la question, enfin » levée d’yeux au ciel – si vous lisez ce post à voix haute précisez bien que je n’ai pas écrit « levez Dieu au ciel »).

Toujours est-il que j’ai hésité tout le long des vacances (comme je ne lisais pas, j’avais pas mal de temps pour me prendre la tête avec ce genre de trucs).
Devais-je avouer que je n’aimais pas lire ou devais-je mentir? Dans les deux cas je pouvais pondre le texte de l’année mais la deuxième solution était plus sûre, moins risquée. Je ne savais pas si répondre non à la question « aimez-vous lire? » vous enlevait d’office des points. J’avais peur de tomber dans un piège. Et comme je réfléchissais beaucoup à la question, j’ai fini par devenir complètement paranoïaque et par me dire, donc, que « si ça se trouve, elle me la fait à l’envers et elle me donnera une note encore meilleure si j’arrive à étayer mon raisonnement » comprendre: à expliquer qu’on pouvait ne pas aimer lire sans pour autant être un déchet.

Parce que quelques semaines plus tôt, on avait dû lire Dora Bruder de Patrick Modiano. J’avais beaucoup aimé (spoiler : je vais expliquer après pourquoi je pensais « ne pas aimer lire » alors qu’en fait j’adorais ça) mais un garçon de ma classe (un mec « pas populaire ») avait dit qu’il avait détesté parce qu’il n’y avait pas d’histoire. Bon, aujourd’hui je peux expliquer que c’était juste une erreur de vocable, que ce qu’il voulait dire par là c’était qu’il n’y avait pas d’ « action » mais sur le coup j’ai été interpellée parce que j’étais un peu d’accord. Et puis une fille de ma classe qui était comédienne (ce qui lui attirait un certain respect) avait explosé : « si tu cherches des histoires, tu n’as qu’à lire J’aime lire« . Sur le coup j’ai pris l’attaque pour moi. Je me suis dit que, mince, en fait si on cherchait de l’action dans les livres c’est qu’on était un enfant, qu’on était retardé quoi.
Tout ça pour expliquer pourquoi j’ai tant hésité à expliquer pourquoi je n’aimais pas lire. Et surtout pourquoi je pensais ne pas aimer lire. Parce que moi je cherchais bien des histoires dans ce que je lisais, j’aimais bien qu’il y ait un peu d’action même.

J’ai finalement écrit que je n’aimais pas lire parce que j’avais l’impression que ça me coupait du monde. Et je ne savais pas, en l’écrivant, que c’était la raison précise pour laquelle j’allais adorer ça. Le premier symptôme de la bibliophilie.
Car j’ai souvent constaté que les gens qui n’aiment pas vraiment la lecture ont du mal à rentrer dans un livre, à intégrer un récit à leur corps défendant. Certains lisent sans aimer ça, se forcent un peu parce qu’il est culturellement admis que « lire c’est chic » ou parce qu’ils n’ont rien d’autre à faire à un moment de leur vie.
Je vais prendre là l’exemple de mon frère qui s’est mis à lire vraiment cet été, dévorant plus de polars en un mois qu’il n’avait lu de livres en 25 ans. Il disait toujours « je ne suis pas un lecteur », il disait que le seul livre qu’il avait lu c’était Harry Potter. Il oubliait juste de préciser qu’il avait lu toute la série en français puis en anglais au moins trois fois. Mais il était admis qu’il n’était « pas un lecteur » puisqu’il n’avait lu « que » ça et ne passait pas sa vie avec un livre dans les mains. (Denis Podalydès, qui claironne qu’il ne lâche jamais ses livres, qu’il lit même en arpentant les couloirs du métro (impossible, j’ai testé et vous finissez toujours par rentrer dans quelqu’un ou dévaler un escalier sur les fesses) ou en achetant sa baguette, a fait beaucoup de mal à la littérature et aux lecteurs.)

On dit que c’est l’occasion qui fait le larron. Appliqué à la littérature ça donnerait : c’est le livre qui fait le lecteur. L’inverse est vrai aussi (cf. Ecole de la réception).

Quand il m’a fallu écrire cette rédaction, donc, j’ai expliqué pourquoi je ne voulais pas me couper de la vie. Je passais mes vacances chez ma grand-mère que j’adorais et je voulais savourer chaque seconde passée en sa compagnie. Ma grand-mère était elle-même une grande lectrice et je n’avais pas idée à l’époque que la lecture pourrait nous rapprocher encore un peu plus.

J’ai eu une des meilleures notes pour ce texte que j’ai écrit et que je n’ai pas gardé. Je regrette de ne pas pouvoir le relire aujourd’hui pour étayer un peu plus ma réflexion. Je suis sûre qu’il devait y avoir d’autres idées intéressantes sur la lecture et la possibilité ou non, pour l’adolescente que j’étais, de la concilier avec « la vie ».

Je vais finir avec la liste non exhaustive des livres que ma professeure m’a conseillé de lire après avoir lu ma rédaction (ce sont ceux dont je me souviens) et qui ont véritablement libéré la lectrice qui sommeillait en moi :

La Promesse de l’aube, Romain Gary
Le Père Goriot, Balzac
Manon Lescaut, Abbé Prevost
La Princesse de Clèves, Mme de Lafayette
La chambre des officiers, Marc Dugain
Un long dimanche de fiançailles, Sébastien Japrisot

Depuis cette courte liste, j’ai été transportée par de nombreux autres livres (romans, essais, biographies… je suis ouverte à toutes propositions littéraires) et si j’ai été insensible à certains, seule une dizaine de titres (en 15 ans c’est bien peu) m’a choquée par sa médiocrité ou sa mauvaise facture.

Le dernier livre qui m’a emportée et que je conseillerais aux lecteurs de plus de vingt ans (il n’y est pas question de pornographie, c’est juste qu’il me semble difficile à comprendre vraiment avant) est Bright Lights, Big City de Jay McInerney (qui est devenu un classique). Je l’ai lu en poche et en français parce que c’était la version que j’avais à ma disposition quand j’ai terminé LaLégende de Bruno et Adèle de Amir Gutfreund. J’avais envie d’un roman court et américain pour changer un peu d’air.

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ATTENTION ! Ne cherchez pas de résumé sur Internet, ça ne donne jamais envie, à se demander qui les écrit (les maisons d’édition concurrentes? – Non non, je n’adhère pas aux théories complotistes).

Les américains n’écrivent pas comme les autres, ils ont une énergie particulière dans la plume, ils parviennent à traduire une tension que les français échouent souvent à mettre par écrit (ou que nous échouons, nous lecteurs, à débusquer).
La langue y est pour quelque chose, le rythme même donne autre chose que ce à quoi nous sommes habitués.
Et c’est chez des auteurs comme Bret Easton Ellis et Jay McInerney, que cette nervosité se fait le plus palpable. Bright Lights, Big City agit comme un reportage : on suit un héros (qui n’a pas de nom) l’espace de quelques jours seulement. Il est correcteur-vérificateur au New Yorker, s’est fait larguer du jour au lendemain par son mannequin d’épouse, et souffre en somme de frustration aiguë. Il ne se sent pas à sa place, sous-employé par des supérieurs hiérarchiques médiocres et de mauvaise foi qui ne cherchent qu’à le coincer pour pouvoir le virer. Il aimerait écrire mais s’est vite découragé. Alors il fait la fête avec un ami, prend trop de drogue, boit trop…

Ce qui fonctionne, au-delà du rythme, c’est qu’on rentre dans sa peau. Et c’est probablement finalement à ça qu’on reconnaît un personnage et un texte réussis. Parce que quand on devient le personnage, on a bien du mal à le condamner. On a surtout du mal à le soupçonner et c’est ce qui fait la force et la violence des thrillers réussis qui nous exaltent. On en voudra un peu à l’auteur de nous avoir leurrés mais s’il est réussi, le twist final nous laissera cois et nous permettra de dire à nos amis « Achète-le, tu vas adorer ».

To be continued… 

Un peu de silence! (Et si on parlait de moi?)

J’ai deux enfants, un mari, un chat… et ce qui me manque le plus c’est le silence.

Le désordre, l’agitation, passent encore, mais ajoutez à ça le bruit incessant des gazouillis ajoutés aux tirs de pirate, avec Nick Cave en fond sonore, ponctué par les miaulements, le soir, quand on a une journée de travail dans la tête… ça fait beaucoup quand on aime le calme.

En vrai, quand j’écris ça je prends un raccourci erroné. Tous ces bruits que je viens de mentionner sont légitimes, ils ont leur raison. Moi-même d’ailleurs, de temps en temps, j’en fais, du bruit. Je crie parfois pour être obéie ou quand je suis vraiment en colère. Parfois je ris un peu fort (un peu gras aussi, paraît-il). Mais 90% du temps, je me classe plutôt dans la catégorie des silencieux ou des discrets, ceux qu’on aurait tendance à oublier. Quand j’atterris au bureau le matin, les gens ne m’entendent pas et s’inquiètent souvent, une heure après mon arrivée, de mon absence. D’ailleurs, ils sont toujours en train de se demander où je suis passée alors que je ne quitte mon bureau que pour sortir déjeuner ou fumer une cigarette juste en bas.

Les bruits du quotidien, ceux de la maison, sont en fait les seuls qui devraient être acceptables puisqu’ils sont les seuls qui nous sont directement destinés (enfin, en partie). Quand ma fille de 5 mois pleure, c’est qu’elle a faim, qu’elle est fatiguée, qu’elle a mal quelque part… c’est qu’elle a besoin que j’agisse, que je l’aide à accomplir les tâches qu’elle n’est pas elle-même en mesure d’accomplir.
Mon fils a besoin de mon attention, il veut que je m’intéresse à son jeu et j’en suis généralement heureuse. Le bruit qu’il fait dans son bain en simulant de terribles abordages au cours desquels nombre de Playmobils perdent la vie (ne vous inquiétez pas, ils ressuscitent toujours en un rien de temps) est signe de joie et me rassure (pas besoin de Prozac pour l’instant).
Mon chat, ce cancre félin, ne sait toujours pas ouvrir son sachet de pâtée, remplir son bol d’eau et renouveler ses réserves de croquettes (je vous épargne le sujet litière qui pue, je vous en prie) malgré mes encouragements répétés.
Et mon mec, eh bien mon mec est chez lui à la maison, il a envie d’écouter sa musique tranquille, c’est son silence à lui. Je ne devrais même pas remettre ça en question. Et pourtant je le fais, en moyenne un soir sur deux (le soir où je ne le fais pas c’est soit parce que je dors déjà, soit parce que j’aime bien la musique qu’il a choisie, pour une fois).

Ce qui est insupportable dans ces derniers bruits de la journée, ceux que je trouve en rentrant à la maison, c’est l’accumulation : ce gentil vacarme est insupportable parce qu’il a été précédé d’une dose intolérable de bruit qu’on n’a pas demandé et qui ne nous concerne pas, mais alors pas du tout, tout au long de la journée.

Exemple : Je ne téléphone pas dans le métro. Ca me semble normal: je ne veux pas que toute la rame partage ma vie (mon espace vital c’est déjà trop), mais surtout, je ne vois pas pourquoi je dérangerais les autres alors que dix minutes plus tard je serai dans la rue où je ne gênerai personne. Et il est vraiment très rare qu’une conversation téléphonique ne puisse pas attendre au moins une dizaine de minutes. Pourtant, tous les jours, matin et soir, au moins un de mes voisins de trajet me fait partager ses problèmes de boulot, son piètre coup d’un soir de la veille ou le suicide raté de son animal domestique.
En plus (ça c’est bonus), ces gens m’empêchent impunément de lire (la seule maigre satisfaction que je tire à prendre les transports en commun étant de pouvoir lire tranquille une petite heure dans la journée). Je ne comprendrai jamais pourquoi à chaque fois que quelqu’un veut passer un coup de fil dans le métro il se colle toujours à celui ou celle qui s’acharne à vouloir avancer dans sa lecture. C’est ce qui me les rend particulièrement impardonnables. Les gens qui lisent ne sont pas sourds.

Autre exemple : je ne crie pas dans les couloirs du bureau. Quand je cherche un(e) collègue, soit je l’appelle (le téléphone, dans un espace privé, peut être un allié du silence) soit je me déplace jusqu’à son bureau pour lui parler. Là où je travaille, ça crie dans tous les sens, toute la journée. Comme si leur vie dépendait de ces quelques secondes gagnées (qu’ils n’ont pas perdues à se déplacer donc).

Dernier exemple : il me semble que l’usage du klaxon est limité par la loi. A Paris, ça tut-tut dans tous les sens. Même moi, piétonne qui ne traverse que quand le petit bonhomme est vert et réprimande sévèrement mes amis qui traversent en dehors des clous (pourquoi risquer sa vie bêtement, je vous le demande), je me fais régulièrement klaxonnée. Je ne dois pas traverser assez vite, à moins que je sois daltonienne depuis que j’ai acquis l’usage de la marche sans jamais être diagnostiquée.

Bref, j’ai envie de hurler sur tous ces gens qui m’agressent à coup de bruit toute la sainte journée, mais même ça je ne le fais pas. Je reste calme, j’essaie de faire le vide. Je ne suis pas surhumaine, je ne suis pas sous anxiolitique et j’y arrive. Alors pourquoi pas le reste du monde? 

Ca fait des années que j’essaie d’en parler autour de moi mais je trouve peu de gens pour me comprendre. Il semble qu’on ne soit pas nombreux à passer à côté du plaisir du bruit.

Or il y a un mois ou deux, nous sommes partis tous les quatre (sans le chat, faut pas pousser) en Angleterre. Et comme toujours quand je me retrouve à l’étranger, dans un pays anglophone (je parle anglais couramment, je me dépatouille avec l’italien mais c’est tout), j’ai pris le temps de visiter les quelques librairies indépendantes qui se présentaient sur notre chemin.
J’ai rapporté quelques livres en soute parmi lesquels « Silence » de Erling Kagge. (Je ne mentionne que très brièvement le crève-cœur que c’est de devoir se limiter dans le nombre de livres que l’on rapporte)

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Je ne savais absolument pas de quoi il s’agissait mais le titre était fait pour attirer des idéalistes tels que moi. Je ne vais pas mentir, je suis aussi un peu superficielle, et j’ai été attirée par la beauté extérieure du livre (il n’y a pas que la beauté intérieure dans la vie), un petit format relié à couverture bleu nuit (qui ne rentre en fait pas du tout dans ma bibliothèque – il est beaucoup trop petit par rapport aux autres, c’est pas très joli au final, comme quoi la beauté est toujours affaire de contexte).

Erling Kagge est un explorateur norvégien qui a, une fois dans sa vie, passé 50 jours seul à parcourir l’Antarctique avec une radio cassée. Ça vous plante son homme. (Moi j’aimerais bien mais j’ose pas, j’ai peur d’avoir faim, d’avoir froid…)

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Dans la vie de tous les jours, il travaille dans l’édition, au milieu du tumulte que l’on connaît tous (surtout quand on habite une grande ville). Il a un téléphone portable, un ordinateur, des enfants, il conduit… il vit dans le bruit. Et il ne s’en plaint pas (contrairement à moi). Pour lui, ce vacarme est un fait qu’il faut accepter et avec lequel nous devons apprendre à vivre (à défaut de savoir vivre avec de façon innée).

Dans ce petit essai, il raconte comment ses explorations (surtout en solo), l’aident à faire une pause, et comment elles l’accompagnent au quotidien. Il décrit ses stratagèmes pour se couper (quelques minutes suffisent) du monde et se recentrer. Il explique comment trouver un équilibre.

Pour résumer, il redonne de l’espoir à ceux qui, comme moi, désespèrent de retrouver un peu de calme et de silence dans le brouhaha de la vie. Le dire est un cliché, l’écrire c’est encore pire mais… « ça fait du bien ! »

Review #5 / Irving, y en a des bons et y en a des moins bons

Je n’ai pas lu tout John Irving. Parmi les livres que je connais et dont je me souviens distinctement, je citerais Le Monde selon Garp (comme tout le monde, ou presque) et A moi seul bien des personnages (comme pas grand monde).
Un critique littéraire de ma connaissance m’a dit sagement l’autre jour « Irving y en a des bons et y en a des moins bons. » Ca résume assez bien la situation.

J’ai adoré le premier, le couple que forment Garp et Jenny, le côté « je veux bien avoir des enfants mais tu t’en occupes » venant (pour une fois) d’une femme. J’ai été rassurée en lisant que Jenny décidait d’arrêter de chercher à devenir romancière parce que c’était trop dur pour elle, parce qu’elle n’arrivait jamais à finir d’écrire les romans qu’elles entamaient (oui, ça me parle… mais je n’abandonne pas! Un jour peut-être…).

Ce qui reste en moi de ces personnages c’est leur facilité innée à accepter ce qu’ils sont et les limites qui sont les leurs. Parce que moi je travaille dur pour effacer le L de loser que j’ai tracé comme une grande sur mon propre front (et que je retrace tous les matins intérieurement).

J’ai adoré la bibliothécaire transexuelle (même si cette figure revient un peu trop régulièrement – bien que sous différents alias – dans l’oeuvre d’Irving) et tout l’univers littéraire un peu déglingué de A moi seul bien des personnages.

Ce que j’aime dans l’œuvre d’Irving, c’est sa philosophie positive, cette ode à la singularité qui vous dit « tu peux être toi et être heureux, en dépit des épreuves ». Tu peux être une femme même si ton phallus n’a rien de symbolique. Tu peux devenir un auteur reconnu même si ta vie est relativement pauvre. Parce que des épreuves, ils en vivent tous, ces personnages, mais ils les surmontent. « Every cloud has a silver lining » as they say.

En gros, j’aime l’univers d’Irving, les personnages qu’il anime et leurs comportements pour le moins imprévisibles, sa façon d’insérer du tragique dans un contexte loufoque (ou l’inverse, je ne sais plus) et l’omniprésence des livres et de la littérature dans ses romans. C’est toujours agréable à retrouver pour un(e) bibliophile (ndlr: pour moi bibliophile égal quelqu’un qui a fait de la lecture le but de sa vie, quelqu’un qui a honte de dire qu’il n’a pas fini Ulysse de Joyce (alors qu’ils doivent être trois à y être arrivés) ou qui paie ses livres par chèque de peur que son conjoint se rende compte que la banqueroute familiale n’est pas la faute des impôts).

Mais pour revenir à nos moutons, j’ai mis du temps à rentrer dans Avenue des mystères. En fait je ne suis même pas sûre d’être véritablement « rentrée » dans Avenue des mystères, le dernier en date…

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Le livre est gros et je pense parler au nom de tous si je dis que la grande crainte quand on s’attaque à un pavé de 600 pages c’est de s’ennuyer. Or oui, en toute humilité (qui suis-je pour dire que Irving m’ennuie? – pour Joyce on a tranché, je suis juste comme tout le monde), je me suis un peu ennuyée, même si je n’ai pas lâché (j’essaie toujours de tenir bon quand un récit ne m’accroche pas parce que je sais que si je l’abandonne en cours de route, c’est ma prochaine lecture qui en pâtira : je ne lui laisserai que peu de chances de me convaincre et je risque de l’abandonner encore plus vite que l’ouvrage précédent – et ça veut dire soit que je vais devoir classer dans ma bibliothèque un livre que je n’ai pas lu, ce que je déteste, soit que je vais devoir le donner ou le revendre).

L’intrigue est particulièrement lente et peu élaborée (pardon, c’est un peu dur, je m’en rends compte en me relisant – mais vous remarquerez que je n’ai pas effacé pour autant) et même les personnages qui font le talent d’Irving sont cette fois un peu faibles.

On s’attache à Juan Diego Guerrero et à sa sœur Lupe qui est une extralucide hyper touchante qui lit dans les pensées de tout le monde (même des animaux) et qui peut plus ou moins prévenir l’avenir dans ses grandes lignes.
On les rencontre quand ils sont encore des enfants de la décharge à Oaxaca (au Mexique) et on adore Edward Bonshaw, le prêtre américain qui tombe la robe pour vivre avec Flor, une femme qui a gardé des attributs masculins. Il est une bouffée d’air frais aussi bien pour les personnages que pour nous, lecteurs.

Certains épisodes sont marquants et, quand on y est, ils nous rappellent pourquoi on continue de lire ce livre qu’on aurait sans doute laissé tomber s’il ne s’agissait pas d’un John Irving. Il faut se rendre à l’évidence. Mais, et j’en suis triste, le sentiment qui m’est resté, c’est que je n’avais lu qu’une énième déclinaison des thèmes récurrents dans l’œuvre d’Irving et que je n’avais fait que suivre les divagations d’un auteur dont l’imagination part un peu en roue libre.

Pourtant j’ai découvert avec beaucoup d’enthousiasme Guadalupe, la vierge sombre, et la rivalité qui l’oppose à Marie (à qui la petite Lupe, fan de Guadalupe (d’où le nom – ou bien l’inverse), voue une haine sans limite mais loin d’être immotivée). J’aime toujours bien croiser des jésuites dans des romans, ils font toujours le job.
Mais la sexualité de Juan Diego vieillissant, qui s’amuse à alterner ses prises de médicaments avec celles de Viagra pour continuer à bander et pouvoir copuler avec des succubes, ça ne m’a franchement pas transportée. (Alors que je me suis toujours opposée à l’idée qu’un romancier qui ne serait plus dans la fleur de l’âge ne pourrait plus parler de désir que dans un contexte névrotique et répugnant – ce que la critique a reproché aux derniers Philip Roth que j’ai, quant à moi, savourés avec délice).

Morale de l’histoire : un livre qui se lit si on a du temps pour en étaler la lecture. Mais certainement pas le livre avec lequel découvrir John Irving!

Review #4 / « L’Insouciance » de Karine Tuil

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Pour les personnages de Karine Tuil, l’insouciance n’est qu’une illusion passagère que la réalité, dans toute sa cruauté, corrige trop vite. Elle est comme un mauvais virus qui vous rend vulnérable pour le reste de votre vie. Comme cette hubris, cette faute originelle que les quatre protagonistes vont devoir payer de leur vie.

D’un côté, il y a Marion Decker, la journaliste-écrivain issue d’un milieu modeste, et Romain Roller, le militaire qui ne se retrouve plus dans la famille qu’il a laissée avant de partir pour l’Afghanistan. Leurs origines sociales les rassemblent. Quand ils se rencontrent pour la première fois, à Paphos, pendant les quelques jours de décompression prévus par l’armée dans un cinq étoiles où les touristes râlent parce qu’ils se retrouvent à côtoyer cette racaille de militaires qui n’a pas déboursé un centime, c’est comme s’ils se reconnaissaient.

Mais si Romain et ses hommes sont envoyés là c’est pour qu’une chose leur rentre dans ce crâne rasé de trop près : pas la peine d’aller raconter que l’embuscade dans laquelle ils sont tombés et qui a causé la mort de plusieurs d’entre eux est due à un dysfonctionnement en haut lieu. Romain est déjà (trop) loin de tout cela.

De l’autre côté de la barre, François Vély est bien ancré. Héritier et grand patron, lui qui n’a jamais connu que le luxe et la facilité se trouve soudain comme aspiré par les cercles de l’enfer. Alors qu’il annonce à son ex-femme qu’il s’apprête à épouser Marion (la même que celle dont Romain tombe amoureux), la première se défenestre, emportant avec elle les derniers vestiges de sympathie que les enfants portaient à leur père. Et comme un malheur ne vient jamais seul, François se trouve pris dans une tourmente médiatique, un bad buzz terrible. Un portrait de lui (totalement autorisé) paraît dans un journal qui n’a rien d’une feuille de choux : il est assis sur une œuvre d’art contemporaine représentant… une femme noire à quatre pattes. Si lui ne voit pas vraiment où est le problème, l’opinion publique s’emballe et il devient le symbole du riche colonisateur suprématiste. Pour couronner le tout, on ressort un vieux dossier : sa judéité. Car oui, Vély, c’est Lévy à l’envers.

Enfin, il y a Osman Diboula, fils d’immigrés ivoiriens et éducateur de cité devenu conseiller d’un Président de la République qui ressemble beaucoup à un certain Nicolas. Osman a brûlé les étapes, quitte à être perçu, de temps à autres, comme un parvenu, un traître, par ceux qu’il épaulait dans sa jeunesse. Il n’a pas fait l’ENA, contrairement à sa compagne Sonia, métisse. Du jour au lendemain, Osman subit la disgrâce, voit son bureau vidé sans en être notifié. Il a refusé d’avaler son chapeau face à une remarque raciste (proférée par un nouvel arrivé au sein du gouvernement, catapulté qui rappelle terriblement Brice Hortefeux). En défendant François Vély, il va sauver sa peau. Mais en l’emmenant en mission avec lui au bout du monde, il va bouleverser le destin de chacun des protagonistes.

Loin du « sans saveur ni odeur » dont on a tendance à flanquer le roman français, le texte de Karine Tuil ressemble à un millefeuille : roman réaliste, fresque sociétale, analyse sociale, reportage… Tous ces genres se superposent pour donner, à la fin, un récit plein de saveurs et qu’on prend du temps à digérer.

L’Insouciance, roman de Karine Tuil

Ed. Gallimard, 528 pages

22 euros

Paru le 18 août 2016