#RentréeLittéraire #1 / « Les Loyautés » de Delphine de Vigan

Aujourd’hui sort en librairie le dernier Delphine de Vigan. Il s’appelle Les Loyautés et il s’ouvre par le paragraphe suivant :

Les loyautés.
Ce sont des liens invisibles qui nous attachent aux autres – aux morts comme aux vivants –, ce sont des promesses que nous avons murmurées et dont nous ignorons l’écho, des fidélités silencieuses, ce sont des contrats passés le plus souvent avec nous-mêmes, des mots d’ordre admis sans les avoir entendus, des dettes que nous abritons dans les replis de nos mémoires.
Ce sont les lois de l’enfance qui sommeillent à l’intérieur de nos corps, les valeurs au nom desquelles nous nous tenons droits, les fondements qui nous permettent de résister, les principes illisibles qui nous rongent et nous enferment. Nos ailes et nos carcans.
Ce sont les tremplins sur lesquels nos forces se déploient et les tranchées dans lesquelles nous enterrons nos rêves.

Le résumé, mais court !

Hélène est prof’ de SVT et elle a un élève qui la préoccupe plus que les autres : Théo. Elle est persuadée qu’il est en danger, retrouvant chez lui les symptômes des enfants violentés comme elle l’a elle-même été. Elle est prête à tout pour le sauver.
Théo, rongé jusqu’à la moelle par le divorce et la déchéance de ses parents, est lui occupé à se détruire à coup d’alcools forts et de mauvaise qualité, en compagnie de son seul ami, Mathis.
Mathis est plus enfant qu’adolescent. Il voudrait protéger son ami mais sans trop savoir comment faire. Alors en attendant il le suit et l’accompagne dans ses bêtises.
Enfin Cécile, la mère de Mathis, est le personnage qui se rebelle.  Contre son mari, contre les mensonges qui sont censés cimenter le couple… Jusqu’à une scène assez jouissive d’apéro chez des « amis ».

Dans ce récit, quatre personnages se lient :

  • Hélène, la professeure de SVT
  • Théo, l’élève d’Hélène (douze ans et demi)
  • Mathis, l’ami de Théo et aussi élève d’Hélène
  • Cécile, la maman de Mathis

Quelles sont ces « loyautés » qui font leurs liens ?

  • Hélène est loyale à elle-même, à l’enfant battu qu’elle a été mais aussi aux enfants qu’elle n’a pas pu porter et qu’elle a pourtant tellement désirés ;
  • Théo est loyal à son père dont il refuse de dénoncer la dépression ;
  • Mathis est loyal à Théo dont il couvre l’autodestruction ;
  • Cécile est loyale à son mari d’abord, puis à elle-même (ou plutôt à l’autre elle-même… Vous verrez !)

Assez vite, le livre m’a percutée (je suis désolée, c’est un peu cliché mais je ne trouve pas d’autre mot. J’ai été touchée comme ça m’arrive franchement très peu). C’était un peu comme me prendre un Vélib’ de face en plein dans l’abdomen. Un uppercut très violent, de ceux qui font trembler le corps encore longtemps après l’impact.

Et pourtant, d’ordinaire, je ne suis pas fan de Delphine de Vigan.

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J’avoue, j’en ai un peu honte maintenant, que je l’avais toujours un peu considérée comme un transfuge, un auteur grand public, spécialisé dans les romans qu’on lit en vacances, et qui un jour a décidé d’essayer d’écrire des choses plus sérieuses. Je lui reprochais ce que je prenais pour une posture.

J’ai lu D’après une histoire vraie au moment de sa sortie sans réel plaisir ni déplaisir même si je trouve qu’elle a mérité son Renaudot, ne serait-ce que par rapport au niveau des livres qui sont sortis en cette rentrée littéraire là (celle de 2016) – mais là encore je précise que je n’ai pas TOUT lu. J’avais trouvé qu’il y avait « de l’idée », mais j’avais été dérangée par la dissonance entre les différentes parties du livre (surtout la fin par rapport au reste…) et puis, aussi, par la façon dont ce texte était écrit. Il y avait cette forme simple, directe mais pas encore incisive.

Or dans Les loyautés, il est là, le style ! Ce style qui colle avec le récit (et inversement) et qui colle avec ce qu’est cette auteure.
A un moment, dans ma lecture, j’ai pensé à Karine Tuil (dont j’avais adoré L’insouciance). Mais là où, pour moi, Delphine de Vigan s’impose et flanque tous les autres au tapis, c’est dans la concision. Elle n’a pas besoin d’écrire 500 pages, il ne vaut mieux pas d’ailleurs parce que le récit perdrait en intensité, en densité et c’est ce qu’on ne veut pas. C’est exactement parfait comme ça.

Et en réalité, quand j’ai lu D’après une histoire vraie, je me suis posé la question, je me suis demandé si elle n’était pas, réellement, en train d’essayer quelque chose d’assez inédit en France, d’assez nouveau, un truc plutôt pas mal, une forme de récit « à l’américaine » qui prendrait néanmoins un peu de temps à se mettre totalement en place (nous ne sommes pas américains).

Ça pouvait expliquer, me semble-t-il, ce sentiment étrange, mitigé, qui me troublait quand on me demandait si j’avais aimé. La sensation que quelque chose était « en travail », « en train de se faire » mais progressivement, livre après livre. A l’époque je répondais donc de façon un peu floue, je noyais le poisson, genre : « C’est écrit d’une drôle de façon, l’histoire est un peu alambiquée mais pourquoi pas… Il y a un truc, je ne sais pas. Lis-le et dis-moi ! »

Et je n’ai pas honte aujourd’hui d’écrire que oui, je me suis trompée, que mon jugement a été hâtif et un peu injuste. (Mais après tout, elle n’en sait rien ! Et puis en vrai elle ne me connaît même pas et peut-être même que si elle me connaissait elle s’en foutrait, de mon avis ! Donc ça va. Tout va bien, comme dirait Orelsan).

Le plus beau passage de ce livre, pour moi (p. 155-156) :

Les coups je les ai reçus et le secret je l’ai gardé jusqu’au bout. J’ai trente-huit ans et je n’ai pas d’enfant. Je n’ai pas de photo à montrer, ni prénom ni âge à annoncer, pas d’anecdote ou de bon mot à raconter. J’abrite en moi-même, et à l’insu de tous, l’enfant que je n’aurai pas. Mon ventre abîmé est peuplé de visages à la peau diaphane, de dents minuscules et blanches, de cheveux de soie. Et lorsqu’on me pose la question – c’est-à-dire chaque fois que je rencontre une nouvelle personne (en particulier des femmes), chaque fois qu’après m’avoir demandé quel est mon métier (ou juste avant), on me demande si j’ai des enfants –, chaque fois donc que je dois me résigner à tracer sur le sol cette ligne à la craie blanche qui sépare le monde en deux (celles qui en ont, celles qui n’en ont pas), j’ai envie de dire : non je n’en ai pas, mais regarde dans mon ventre tous les enfants que je n’ai pas eus, regarde comme ils dansent au rythme de mes pas, ils ne demandent rien d’autre qu’à être bercés, regarde cet amour que j’ai retenu converti en lingots, regarde l’énergie que je n’ai pas dépensée et qu’il me reste à distribuer, regarde la curiosité naïve et sauvage qui est la mienne, et l’appétit de tout, regarde l’enfant que je suis restée moi-même faute d’être devenue mère, ou grâce à cela.

Voilà, je vous conseille donc de lire Les Loyautés sans hésiter ! (Mais dites-moi quand même ce que vous en avez pensé hein !)

 

Les Loyautés, Delphine de Vigan
Ed. JC Lattès, 208 pages
17 euros

Review #9 / Cold Winter Challenge : « Que font les rennes après noël? » d’Olivia Rosenthal

La première fois que j’ai entendu parler d’Olivia Rosenthal, j’étais en master, c’était en 2012. Je suivais un séminaire sur « La disparition dans le roman contemporain français » et, dans la bibliographie (très/trop longue) il y avait On n’est pas là pour disparaître. Je l’ai acheté et je ne l’ai jamais lu…

Mais il y a un an, je suis tombée sur Que font les rennes après noël ? de la même auteure chez BookOff et je l’ai acheté. J’ai du mal à laisser derrière moi des livres dont je me dis qu’ils pourraient m’intéresser un jour… Mes piles regorgent donc de titres qui m’ont donné envie mais dont l’heure n’est pas encore venue!

Donc là, alors que je découvrais le Cold Winter Challenge relancé (cette année marque la 6e édition) par Margaud Liseuse, je me suis dit que c’était l’occasion ou jamais de sortir ce livre-là de la pile.

Je n’avais donc, au final, jamais rien lu d’Olivia Rosenthal.
Je sais qu’elle enseigne l’écriture créative à Paris 8 et c’est aussi pourquoi ma curiosité à l’égard de son oeuvre n’a jamais vraiment disparu. Les cours d’écriture sont monnaie courante aux Etats-Unis mais encore quasi-inexistants en France. Comme si on pouvait « apprendre à écrire » en anglais, mais pas en français… C’est vrai qu’on a un peu l’impression que la littérature française naît de rien, d’une intuition, d’une inspiration… Et pourtant, un bon roman, un bon essai sont tellement affaire de travail!

Il est difficile de proposer un résumé de ce texte qui est fait d’un entrelacement entre un « vous » qui désigne le personnage féminin central et quatre portraits successifs en « je » (un dresseur de loups, un gardien de zoo, un soigneur, un boucher). Les paragraphes s’alternent, le « vous » subsiste mais le « je » change.

Le personnage féminin est prisonnier de ses parents (surtout de sa mère, normal) et de son éducation. Elle rêve de partir avec les rennes, après noël.
Le lien avec le Cold Winter Challenge est là : dans la position centrale de noël comme point culminant de l’espoir – car la petite fille rêve de recevoir un animal de compagnie. Espoir perpétuellement déçu et qui pave la voie au désir d’émancipation – qui prend la forme de cette ambition menaçante : partir avec les rennes après noël.

Comme l’héroïne de « La Féline », film qu’elle voit sans sa mère, elle sent qu’une métamorphose est imminente. Elle sait qu’elle n’a pas encore pris la forme qui la réconciliera avec sa part animale, qui la rapprochera de ce qu’elle est véritablement. Attention, l’héroïne du roman ne se transforme pas littéralement en bête sauvage, on n’est pas du tout dans un registre fantastique.  

Car l’éducation d’un enfant est présentée comme un conditionnement qui, mis en parallèle avec celui que subissent les animaux sauvages pour être domestiqués, vise clairement à maîtriser la part animale en chaque être humain. Chez ce personnage (et aussi pour Irena Doubrovna, le personnage féminin de « La Féline »), la part animale concerne la sexualité, l’identité sexuelle.

J’ai pensé à La Place d’Annie Ernaux, à toute son oeuvre d’ailleurs… Mais surtout à ce livre-là à cause du père, de la question de l’origine que l’on va devoir laisser derrière soi, à laquelle il va falloir dire non. D’où on vient. Comment cette source nous enferme et comme il est dur de s’affranchir.

Pour l’anecdote, ma mère a une amie parisienne, fille d’exploitants agricoles, qui lui disait être incapable de porter des talons hauts : « ce serait une insulte faite à ma mère ». Ca m’avait marquée parce que moi j’ai grandi dans une famille où les talons hauts ont toujours occupé les dressings (il m’a fallu du temps pour arrêter d’en acheter et me faire à l’idée que je ne porterais jamais rien d’autre que des baskets), où la culture est partout et où elle est totalement banalisée. Mais il ne faut pas croire, je m’oppose aussi, sur d’autres terrains.

Les parents (et maintenant que je le suis à mon tour je m’en rends compte encore davantage) se trompent toujours. Même avec la meilleure volonté du monde, ils commettent des erreurs. Il me semble donc que la seule chose à faire, c’est de laisser son enfant s’opposer, s’affranchir et s’affirmer. Qu’il puisse passer par toutes ces étapes que décrit Olivia Rosenthal (la résistance, l’imprégnation, la contamination, la préparation, l’oubli de soi etc.) et qui mènent à l’éveil.

D’ailleurs en parlant d’éveil, il existe un très beau roman de Kate Chopin (qui a vécu pendant la deuxième moitié du 19e siècle) sur ce sujet : L’éveil (The Awakening).

En conclusion, Que font les rennes après noël? n’est pas un roman classique, la forme très élaborée (qui rappelle celle de W ou le souvenir d’enfance de Perec pour la suture entre deux univers distincts) peut refroidir certain(e)s (on est très loin du page turner) mais c’est une lecture qui vaut le coup et qui marque.

Et maintenant, je vais lire deux-trois livres puis je me pencherai sur On n’est pas là pour disparaître!

 

Review #8 / « La Nature des choses » de Charlotte Wood

J’ai choisi La Nature des choses, roman de Charlotte Wood, d’abord parce que la librairie la plus proche de mon bureau l’avait classé dans ses coups de coeur. Et puis j’ai aussi trouvé la couverture très belle (c’est ce qui m’avait poussée à acheter les Steve Tesich publiés par Monsieur Toussaint Louverture à l’époque!). Enfin, j’aime beaucoup les éditions du Masque. En règle générale je trouve toujours mon compte chez JC Lattès depuis un an ou deux.

Le résumé
Dix très belles jeunes femmes se retrouvent prisonnières dans une sorte de baraquement au milieu d’un terrain cerclé de barbelés électrifiés sous la surveillance de deux hommes (Boncer et Teddy). Sans aucun souvenir, le premier jour, de ce qui leur est arrivé, Vera et Yolanda se rapprochent. Sans savoir ce qui les rapproche les unes des autres, ces captives vont devoir apprendre à survivre dans un environnement hostile où la nourriture finit par manquer et où les hommes ne savent faire preuve que de cruauté. Leurs belles chevelures rasées, leurs coûteuses tenues remisées au profit de vieilles tuniques de calicot, elles sont menées à la limite de l’humanité.
Pourquoi sont-elles là? Que va-t-il advenir d’elles?

Mon avis
Un roman très sombre, très dur (dans un univers qui fait référence à celui des camps de concentration) mais absolument captivant.
Tout le temps que dure la lecture, je n’ai eu de cesse de me demander ce qui allait arriver à ces femmes pour qui on n’a que compassion.
J’ai lu ce roman dans la tension, persuadée à chaque instant que la catastrophe était imminente, sans savoir exactement quelle forme elle prendrait. On est dans l’angoisse, plus que dans la peur.
Ce texte nous pousse enfin à réfléchir sur la perception que les sociétés dans lesquelles nous vivons se font du féminin, du statut de la femme au sein de ces mêmes sociétés. Il questionne le fait que la femme devrait toujours s’attendre à être punie par l’homme pour la convoitise qu’elle suscite. Mais on sort de la lecture fortifiée, confortée dans l’idée que les femmes ont la force, en elles, de résister et qu’elles ne sont pas tenues de subir la vie que les hommes choisissent pour elles. Un roman féministe, sans aucun doute !

La Nature des choses, Charlotte Wood
éd. du Masque, 280 pages
20, 90 euros

Review #7 / Pourquoi je n’ai pas aimé « La Disparition de Josef Mengele »

Je n’ai pas aimé La disparition de Josef Mengele et je me sens donc un peu seule quand je lis les avis des autres sur ce livre qui a reçu le prix Renaudot 2017.

Déjà, je ne comprends pas pourquoi on l’a estampillé « roman » alors qu’une bonne moitié du livre (au moins) relève davantage de l’essai, de la recherche historique (ce qui donne d’ailleurs un article Wikipédia de plus d’une centaine de pages). Et je n’aime pas qu’on me vende des vessies pour des lanternes (oui je sais, je dévoie l’expression « prendre des vessies pour des lanternes »). Ma théorie est que le texte n’étant pas à la hauteur de l’essai (pour lire un contre-exemple absolu, lisez Laetitia, ou la fin des hommesde Ivan Jablonka, un chef d’œuvre du genre), il a été décidé de le présenter comme un roman. Or le roman n’est pas un genre poubelle, on ne peut pas y fourrer systématiquement tous les textes qu’on n’arrive pas à classer (souvent en raison de leur médiocrité d’ailleurs).

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Mais si je devais être précise (et indulgente) je dirais que la fin du livre, en effet, relève plus ou moins de la fiction (d’une Histoire mise en fiction), puisque Olivier Guez (l’auteur) tente de se glisser dans la vie de Josef Mengele. Je précise « tente de » parce que je n’ai pas trouvé sa personnalisation cohérente. Je ne l’ai pas non plus trouvée efficace : à la différence des Bienveillantes de Jonathan Littell on n’a à aucun moment l’impression de comprendre l’homme que l’on nous fait suivre. On ne compatit pas, aucun problème n’est réellement soulevé. On a l’impression d’avoir à faire à différents hommes qui s’appelleraient tous Josef Mengele. J’en ai tiré l’impression que l’auteur avait pas mal de restes de recherches en stock et qu’il avait décidé d’en faire un livre pour qu’elles ne se perdent pas (comme on fait des tartes à base de fruits plus très frais).

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Donc tout ça pour dire que je n’ai pas aimé ce livre que j’ai trouvé de piètre qualité et que je ne comprends plus le jury du prix Renaudot (je ne comprends plus non plus celui du Goncourt remarquez… Peut-être devrais-je me poser des questions !).

En revanche je vous conseille de lire Laetitia et Les Bienveillantes !

Review #6 / « Heather, par-dessus tout » de Matthew Weiner

« Je me suis dit que tu allais aimer, c’est le créateur de Mad Men« .

C’est ce qu’on m’a dit quand on m’a présenté Heather par-dessus tout de Matthew Weiner. C’est vrai, j’aime beaucoup la série même si je n’en ai vu que les premières saisons. Mais ce qui est rigolo dans l’affaire, c’est que du coup j’ai regardé le livre comme quelque chose de très différent de ce qu’il est en réalité.

Ce phénomène a tout à voir avec « l’horizon d’attente », un concept sociologique appliqué à la littérature par un mouvement critique qu’on a appelé « l’Ecole de la réception » et qui explique, en gros, que quand on lit un livre, on arrive avec son bagage personnel. Ce qui veut dire que nous, lecteurs, influençons ce que nous lisons par notre subjectivité.
Exemple: on me présente le récit comme un roman donc je pars du principe que je vais lire de la fiction, quelque chose qui a été inventé par l’auteur (c’est un peu le problème pour des livres comme La Disparition de Josef Mengele, d’Olivier Guez, qui est estampillé roman alors que les trois quarts sont un compte-rendu de recherches).
Dans le cas présent, on me dit que l’auteur est le même que celui qui a créé Mad Men donc je me dis que je vais lire un récit qui se situe dans les années 60 avec des femmes dactylo et des hommes publicitaires qui les méprisent plus ou moins. Je m’attends à une intrigue qui touche le couple, la société et ainsi de suite.

Or Heather par-dessus tout est l’histoire d’un père dans le New York d’aujourd’hui. Un homme qui n’a rien à voir avec Don Draper, et qui veut à tout prix protéger sa fille. Mais je ne vais pas mentir, le couple passe bien à la casserole, il est « égratigné » comme l’indique très justement la 4e de couverture et il est le terreau même du drame.

Sans spoiler, je peux quand même résumer : Heather est la fille de Mark et Karen, un couple tardif qui a vécu sa naissance comme un miracle. Karen a cessé d’exister, elle ne vit plus que pour sa fille qu’elle ne lâche pas d’une semelle. Mark, quant à lui, est un homme plutôt médiocre mais qui, étonnamment, réussit dans la finance (il en est le premier étonné). Sans plaisir aucun, il voit sa femme s’éloigner de lui et éloigner de lui, du même coup, la petite Heather. La famille vit confortablement dans le New York des riches, même si le couple est perpétuellement au bord de l’implosion. Puis Heather grandit, sa mère ne peut plus la suivre à la trace. Et c’est là que Bobby entre en scène : petit génie élevé par une mère célibataire toxicomane, l’enfant devient vite un ado délinquant dont le fantasme suprême est le viol suivi de meurtre.
Les trajectoires de ces deux personnages aux antipodes se rencontrent quand Bobby trouve un job sur le chantier du ravalement de l’immeuble de Heather. Il se met à l’épier et ses fantasmes le submergent peu à peu. Mark, qui comprend le drame qui sourd, va tout faire pour l’empêcher, sans aucun secours d’une Karen complètement aveugle.

Si vous voulez savoir si le père réussira à sauver sa fille, achetez, empruntez ou faites-vous offrir le livre (un charmant petit format chez Gallimard). Moi j’ai adoré!

Heather par-dessus tout, roman de Matthew Weiner
Gallimard, 135 pages,
14,50 euros
Paru le 2 novembre 2017

Review #5 / Irving, y en a des bons et y en a des moins bons

Je n’ai pas lu tout John Irving. Parmi les livres que je connais et dont je me souviens distinctement, je citerais Le Monde selon Garp (comme tout le monde, ou presque) et A moi seul bien des personnages (comme pas grand monde).
Un critique littéraire de ma connaissance m’a dit sagement l’autre jour « Irving y en a des bons et y en a des moins bons. » Ca résume assez bien la situation.

J’ai adoré le premier, le couple que forment Garp et Jenny, le côté « je veux bien avoir des enfants mais tu t’en occupes » venant (pour une fois) d’une femme. J’ai été rassurée en lisant que Jenny décidait d’arrêter de chercher à devenir romancière parce que c’était trop dur pour elle, parce qu’elle n’arrivait jamais à finir d’écrire les romans qu’elles entamaient (oui, ça me parle… mais je n’abandonne pas! Un jour peut-être…).

Ce qui reste en moi de ces personnages c’est leur facilité innée à accepter ce qu’ils sont et les limites qui sont les leurs. Parce que moi je travaille dur pour effacer le L de loser que j’ai tracé comme une grande sur mon propre front (et que je retrace tous les matins intérieurement).

J’ai adoré la bibliothécaire transexuelle (même si cette figure revient un peu trop régulièrement – bien que sous différents alias – dans l’oeuvre d’Irving) et tout l’univers littéraire un peu déglingué de A moi seul bien des personnages.

Ce que j’aime dans l’œuvre d’Irving, c’est sa philosophie positive, cette ode à la singularité qui vous dit « tu peux être toi et être heureux, en dépit des épreuves ». Tu peux être une femme même si ton phallus n’a rien de symbolique. Tu peux devenir un auteur reconnu même si ta vie est relativement pauvre. Parce que des épreuves, ils en vivent tous, ces personnages, mais ils les surmontent. « Every cloud has a silver lining » as they say.

En gros, j’aime l’univers d’Irving, les personnages qu’il anime et leurs comportements pour le moins imprévisibles, sa façon d’insérer du tragique dans un contexte loufoque (ou l’inverse, je ne sais plus) et l’omniprésence des livres et de la littérature dans ses romans. C’est toujours agréable à retrouver pour un(e) bibliophile (ndlr: pour moi bibliophile égal quelqu’un qui a fait de la lecture le but de sa vie, quelqu’un qui a honte de dire qu’il n’a pas fini Ulysse de Joyce (alors qu’ils doivent être trois à y être arrivés) ou qui paie ses livres par chèque de peur que son conjoint se rende compte que la banqueroute familiale n’est pas la faute des impôts).

Mais pour revenir à nos moutons, j’ai mis du temps à rentrer dans Avenue des mystères. En fait je ne suis même pas sûre d’être véritablement « rentrée » dans Avenue des mystères, le dernier en date…

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Le livre est gros et je pense parler au nom de tous si je dis que la grande crainte quand on s’attaque à un pavé de 600 pages c’est de s’ennuyer. Or oui, en toute humilité (qui suis-je pour dire que Irving m’ennuie? – pour Joyce on a tranché, je suis juste comme tout le monde), je me suis un peu ennuyée, même si je n’ai pas lâché (j’essaie toujours de tenir bon quand un récit ne m’accroche pas parce que je sais que si je l’abandonne en cours de route, c’est ma prochaine lecture qui en pâtira : je ne lui laisserai que peu de chances de me convaincre et je risque de l’abandonner encore plus vite que l’ouvrage précédent – et ça veut dire soit que je vais devoir classer dans ma bibliothèque un livre que je n’ai pas lu, ce que je déteste, soit que je vais devoir le donner ou le revendre).

L’intrigue est particulièrement lente et peu élaborée (pardon, c’est un peu dur, je m’en rends compte en me relisant – mais vous remarquerez que je n’ai pas effacé pour autant) et même les personnages qui font le talent d’Irving sont cette fois un peu faibles.

On s’attache à Juan Diego Guerrero et à sa sœur Lupe qui est une extralucide hyper touchante qui lit dans les pensées de tout le monde (même des animaux) et qui peut plus ou moins prévenir l’avenir dans ses grandes lignes.
On les rencontre quand ils sont encore des enfants de la décharge à Oaxaca (au Mexique) et on adore Edward Bonshaw, le prêtre américain qui tombe la robe pour vivre avec Flor, une femme qui a gardé des attributs masculins. Il est une bouffée d’air frais aussi bien pour les personnages que pour nous, lecteurs.

Certains épisodes sont marquants et, quand on y est, ils nous rappellent pourquoi on continue de lire ce livre qu’on aurait sans doute laissé tomber s’il ne s’agissait pas d’un John Irving. Il faut se rendre à l’évidence. Mais, et j’en suis triste, le sentiment qui m’est resté, c’est que je n’avais lu qu’une énième déclinaison des thèmes récurrents dans l’œuvre d’Irving et que je n’avais fait que suivre les divagations d’un auteur dont l’imagination part un peu en roue libre.

Pourtant j’ai découvert avec beaucoup d’enthousiasme Guadalupe, la vierge sombre, et la rivalité qui l’oppose à Marie (à qui la petite Lupe, fan de Guadalupe (d’où le nom – ou bien l’inverse), voue une haine sans limite mais loin d’être immotivée). J’aime toujours bien croiser des jésuites dans des romans, ils font toujours le job.
Mais la sexualité de Juan Diego vieillissant, qui s’amuse à alterner ses prises de médicaments avec celles de Viagra pour continuer à bander et pouvoir copuler avec des succubes, ça ne m’a franchement pas transportée. (Alors que je me suis toujours opposée à l’idée qu’un romancier qui ne serait plus dans la fleur de l’âge ne pourrait plus parler de désir que dans un contexte névrotique et répugnant – ce que la critique a reproché aux derniers Philip Roth que j’ai, quant à moi, savourés avec délice).

Morale de l’histoire : un livre qui se lit si on a du temps pour en étaler la lecture. Mais certainement pas le livre avec lequel découvrir John Irving!

Review #4 / « L’Insouciance » de Karine Tuil

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Pour les personnages de Karine Tuil, l’insouciance n’est qu’une illusion passagère que la réalité, dans toute sa cruauté, corrige trop vite. Elle est comme un mauvais virus qui vous rend vulnérable pour le reste de votre vie. Comme cette hubris, cette faute originelle que les quatre protagonistes vont devoir payer de leur vie.

D’un côté, il y a Marion Decker, la journaliste-écrivain issue d’un milieu modeste, et Romain Roller, le militaire qui ne se retrouve plus dans la famille qu’il a laissée avant de partir pour l’Afghanistan. Leurs origines sociales les rassemblent. Quand ils se rencontrent pour la première fois, à Paphos, pendant les quelques jours de décompression prévus par l’armée dans un cinq étoiles où les touristes râlent parce qu’ils se retrouvent à côtoyer cette racaille de militaires qui n’a pas déboursé un centime, c’est comme s’ils se reconnaissaient.

Mais si Romain et ses hommes sont envoyés là c’est pour qu’une chose leur rentre dans ce crâne rasé de trop près : pas la peine d’aller raconter que l’embuscade dans laquelle ils sont tombés et qui a causé la mort de plusieurs d’entre eux est due à un dysfonctionnement en haut lieu. Romain est déjà (trop) loin de tout cela.

De l’autre côté de la barre, François Vély est bien ancré. Héritier et grand patron, lui qui n’a jamais connu que le luxe et la facilité se trouve soudain comme aspiré par les cercles de l’enfer. Alors qu’il annonce à son ex-femme qu’il s’apprête à épouser Marion (la même que celle dont Romain tombe amoureux), la première se défenestre, emportant avec elle les derniers vestiges de sympathie que les enfants portaient à leur père. Et comme un malheur ne vient jamais seul, François se trouve pris dans une tourmente médiatique, un bad buzz terrible. Un portrait de lui (totalement autorisé) paraît dans un journal qui n’a rien d’une feuille de choux : il est assis sur une œuvre d’art contemporaine représentant… une femme noire à quatre pattes. Si lui ne voit pas vraiment où est le problème, l’opinion publique s’emballe et il devient le symbole du riche colonisateur suprématiste. Pour couronner le tout, on ressort un vieux dossier : sa judéité. Car oui, Vély, c’est Lévy à l’envers.

Enfin, il y a Osman Diboula, fils d’immigrés ivoiriens et éducateur de cité devenu conseiller d’un Président de la République qui ressemble beaucoup à un certain Nicolas. Osman a brûlé les étapes, quitte à être perçu, de temps à autres, comme un parvenu, un traître, par ceux qu’il épaulait dans sa jeunesse. Il n’a pas fait l’ENA, contrairement à sa compagne Sonia, métisse. Du jour au lendemain, Osman subit la disgrâce, voit son bureau vidé sans en être notifié. Il a refusé d’avaler son chapeau face à une remarque raciste (proférée par un nouvel arrivé au sein du gouvernement, catapulté qui rappelle terriblement Brice Hortefeux). En défendant François Vély, il va sauver sa peau. Mais en l’emmenant en mission avec lui au bout du monde, il va bouleverser le destin de chacun des protagonistes.

Loin du « sans saveur ni odeur » dont on a tendance à flanquer le roman français, le texte de Karine Tuil ressemble à un millefeuille : roman réaliste, fresque sociétale, analyse sociale, reportage… Tous ces genres se superposent pour donner, à la fin, un récit plein de saveurs et qu’on prend du temps à digérer.

L’Insouciance, roman de Karine Tuil

Ed. Gallimard, 528 pages

22 euros

Paru le 18 août 2016

Review #2 / « Comment tu parles de ton père » de Joann Sfar

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Comme on dit qu’il n’y a pas plus sourd que celui qui ne veut pas entendre, il n’y a certainement pas plus aveugle que celui qui ne veut pas voir. Joann Sfar, père divorcé, est en vacances en Grèce avec ses enfants quand sa vue commence à se troubler. Le médecin (grec, donc) qu’il consulte lui prescrit un collyre bourré d’amphétamines qu’il finit par prendre et qui ne lui offre rien d’autre qu’un mauvais trip. Regrettant l’absence de sa fiancée qui, à défaut d’un remède, lui aurait sans doute apporté du réconfort, il commence à se creuser la caboche.

Le roman part de là, de cette soudaine et bien embêtante cécité. Le responsable, pour une fois, ne serait pas la mère mais le père. André Sfar, fraîchement disparu. Un père qui a élevé son fils seul, après la mort brutale de la mère. Alors que Joann n’était encore qu’un tout petit garçon.

Fils unique par la force des choses, le fils rêveur s’est accroché à son père, un peu mère juive et un peu macho en même temps. Les belles-mères défilaient, plus sexys les unes que les autres. Mais si André a eu du mal à trouver un nouvel ancrage amoureux, la disparition de sa femme l’a aussi, et paradoxalement, rendu pratiquant. Lui qui n’avait jamais été religieux se met tout à coup à pratiquer cette religion juive qu’il semblait avoir oubliée. Et aujourd’hui, sur Héraklion, Joann s’en veut d’avoir fui Nice, sa synagogue et la promesse que son père lui avait soutirée : « ne pas louper un office pendant l’année qui suit sa mort ».

Comme tout enfant se sentant coupable vis-à-vis de ses parents, le dessinateur/scénariste/réalisateur se livre à une introspection compensatoire. Son père n’était pas blanc comme neige, refusant de lui avouer que sa mère n’était pas vraiment « partie en voyage ». Il avait eu le sang chaud. Il avait souvent manqué de tolérance, dénigrant les fiancées non-juives de son fils.

En 150 pages, Joann Sfar rend un émouvant hommage à ce père-courage qui, malgré tous ses défauts, ne l’a jamais laissé tomber et l’a guidé, souvent malgré lui, vers l’homme qu’il devait devenir. D’anecdotes professionnelles en drame familial, la question de la « judéité » se dessine et, une fois la dernière page tournée, il ne fait aucun doute que, pour l’auteur-narrateur, rien ne sera jamais plus comme avant.

Comment tu parles de ton père, Joann Sfar
Albin Michel, 15 euros
Paru le 18 août 2016

Review #1 / « Vera Kaplan » de Laurent Sagalovitsch

Vera Kaplan a existé. Elle s’appelait Stella Goldschlag, elle était berlinoise, et juive.

En 1943, quand elle a commencé à travailler pour le compte de la Gestapo, elle avait vingt et un ans et un but précis : éviter la déportation de ses parents. Son rôle était de reconnaître ou de se faire reconnaître des Juifs qui avaient réussi à échapper aux rafles et autres contrôles pour les faire remonter à la surface et les faire arrêter, déporter.

Le roman de Laurent Sagalovitsch est fort, aussi brillant que Les Bienveillantes de Jonathan Littell, bien que dans une autre veine. Vera Kaplan est l’ennemi de l’intérieur, celui qu’on ne peut soupçonner, celui auquel on ne peut que céder, puisqu’on ne peut l’envisager comme tel.

Dans le roman éponyme, elle prend les traits de la grand-mère ignorée du narrateur, celle qu’il n’a jamais connue, dont il n’a jamais entendu parler. Celle dont il apprend l’existence à la réception d’un courrier du notaire adressé à sa mère à lui, tout juste décédée. Mais ce courrier ne vient pas seul. Il est accompagné d’un journal dans lequel on plonge la tête la première et qui ne nous lâche pas facilement. Le journal de Vera, celui qui retrace son itinéraire de dénonciatrice.

Le narrateur (et l’auteur avec lui) pose une question essentielle à laquelle pourtant, on l’espère, personne ne pourra plus jamais répondre : et nous, à sa place qu’aurions-nous fait ?

Vera Kaplan, roman de Laurent Sagalovitsch
Buchet Chastel, 156 pages
13 euros
Paru le 25 août 2016