Review #22 / « Prends ma main » de Megan Abbott

Les femmes ont-elles une chance ?

J’avais découvert Megan Abbott avec La Fin de l’innocence (The End of Everything), à l’été 2012. Je crois me souvenir que j’avais acheté le livre en grand format dans une gare (ce dont je ne suis plus très sûre en réalité… peut-être confonds-je avec Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan que je n’ai jamais réussi à lire). Ce roman m’avait désarçonnée, l’univers m’avait profondément marquée. Megan Abbott parle des jeunes filles comme personne et elle a un talent rare pour créer des ambiances qui persistent bien au-delà de la lecture. À l’époque, je l’avais conseillé à mes amies qui partageaient mes goûts en matière de littérature. 

Pour écrire cet article, j’ai fait un tour sur les forums, histoire de voir ce que d’autres lecteurs disaient de ce livre dont je ne me souviens que vaguement (c’est souvent le cas pour les lecture qu’on a aimées) et j’ai été étonnée par le nombre de comparaisons avec Lolita de Nabokov. 
J’ai lu Lolita quand j’étais à la fac (il y a peut-être dix ans maintenant), une amie me l’avait offert pour que je lise ce monument de la littérature qu’elle avait adoré. Je me souviens ne pas avoir aimé du tout et d’avoir pensé que s’il avait été écrit par une femme, tout aurait été très différent (ce qui coule sous le sens – J’écris ça et je me dis qu’il est vraiment temps de le relire.) Mais ce qui est sûr, c’est que la comparaison ne m’était jamais venue à l’esprit. Dans mes souvenirs, assez vagues, on était plutôt du côté d’American Beauty

Mon admiration pour Megan Abbott tient au fait qu’il s’agit d’une femme qui écrit sur des femmes de façon particulièrement pertinente et percutante. Le regard qu’elle pose sur ses personnages est incisif mais également juste. À mon sens, on ne tombe jamais dans la caricature. Et si certains personnages peuvent paraître archétypiques sur le papier (l’adolescente perdue, la chercheuse carriériste…), leur traitement, lui, ne l’est jamais. Megan Abbott fait dans la dentelle. Elle ne met jamais les pieds dans le plat et use toujours de chemins détournés, d’élégance et de subtilité. Elle prend son temps et nous invite à faire pareil. Rien n’est donné au lecteur, tout est offert à une lecture délicate. 

Avant d’en arriver à ses deux derniers romans – Avant que tout se brise (You Will know me) et Prends ma main (Give me your hand) que j’ai tous les deux adorés – il faut faire un (très) court détour par le roman noir qu’elle a fait sien pendant un temps. Red Room Lounge (Die a Little), Absente (The Song is You), Adieu Gloria (Queenpin)… autant de titres qui ont fait d’elle une professionnelle du genre, tout tournant toujours autour de figures de femmes plus ou moins fatales dans l’Amérique hollywoodienne des années 50. 

Avant que tout se brise parlait d’une adolescente promise à la gloire dans le monde de la gymnastique. Un homme était tué, la jeune fille se blessait, l’univers s’écroulait et les parents tentaient d’en maintenir les fondations coûte que coûte pour que leur fille réalise leurs rêves. 

Avec Prends ma main, on attaque un nouveau versant de l’ambition. Les héroïnes sont moins jeunes mais toujours aussi juvéniles, les parents sont morts et on quitte la salle de sport pour le laboratoire. Dans ce nouveau cadre, on retrouve la structure du trio, entièrement féminin et particulièrement anxiogène.  
Kit, l’éternelle seconde, touche enfin son rêve du doigt : la titularisation, quand l’éternelle première, son amie de jeunesse, Diane (déesse de la chasse, mais aussi – on l’oublie – de la chasteté et de la virginité), réapparaît dans son labo, aux côtés de son idole et patronne, le Dr Severin. Elle rejoint l’équipe de Kit alors que les places sont chères. Kit est travailleuse, bonne élève, mais rien à voir avec Diane qui penche davantage du côté du génie : une fille extrêmement brillante mais torturée. Et le sujet de recherches de nos trois femmes (les personnages masculins du roman occupent des rôles très secondaires : ils jouent le rôle de révélateurs, catalyseurs) apporte lui aussi sa pierre à l’édifice : le Trouble Dysphorique Prémenstruel (TDP) pousserait des femmes tout à fait « normales » à commettre des actes violents et incontrôlables. Le Dr Séverin, si elle arrive à prouver que cette pathologie existe, révolutionnerait la théorie criminelle en prouvant qu’un certain nombre de femmes accusées de meurtre (par exemple) n’étaient pas conscientes, pas responsables de leurs actes. L’objectif de ces recherches qui passionnent nos trois femmes est donc de faire reconnaitre ce trouble, mais aussi, peut-être de trouver un moyen de le soigner afin d’améliorer la vie de leurs consœurs et de leur éviter de devenir des criminelles malgré elles. La position de Diane, cependant, est floue. Elle n’est pas là pour les mêmes raisons que les autres. 

On est ici dans un univers que l’on a plutôt tendance à qualifier de masculin (la recherche médicale, tout comme le sport dans Avant que tout se brise) donc les femmes ne tiendront pas longtemps. Il y a cette fatalité partout, chez Megan Abbott. Et si j’ai trouvé ce roman particulièrement brillant et abouti, c’est parce que l’on sent que sa réflexion sur la question se fait de plus en plus globale : tout, dans cette fiction, fait sens et renvoie au noyau principal : les femmes peuvent-elles y arriver dans l’état actuel des choses ? Ont-elles au moins une chance ? Chez Megan Abbott, rien n’est moins sûr. 

Review #21 / « Oublier Clémence » de Michèle Audin

L’arbalète, chez Gallimard, s’impose de plus en plus comme une collection de référence, faisant une place à des textes « écrits », brillants mais confidentiels.
Confidentiels, dans le sens où l’on sait qu’ils ne se vendront pas par dizaines de milliers et qu’on a peu de chance de les retrouver dans les listes de prix littéraires (et en même temps, quand on voit les libertés que les jurys prennent de plus en plus, peut-être n’est-il pas si incroyable d’imaginer voir apparaître dans les années qui viennent des textes édités chez l’arbalète dans lesdites listes, mais je m’égare).

J’ai choisi deux titres dans leurs dernières parutions : Oublier Clémence de Michèle Audin et Tenir jusqu’à l’aube de Carole Fives. C’est du premier que je voudrais parler ici.

Quand j’étais à la fac, j’ai suivi un master de recherche en Lettres modernes et je me suis « spécialisée » dans la littérature européenne du 18e siècle. J’ai surtout travaillé sur la place des femmes dans le roman, mais sans entrer officiellement dans ce qu’on appelle les gender studies. Ce qui m’intéressait (et m’intéresse toujours), c’était le filtre qu’apposaient les hommes sur les histoires de femmes pour les raconter. Comment ils modifiaient ces mêmes histoires en les faisant passer par leur subjectivité masculine. L’étude était complexe, en particulier parce qu’on manque sévèrement de matériau sur lequel s’appuyer pour analyser ces histoires de femmes de première main. J’ai passé un nombre d’heures impressionnant dans les fonds d’archives à éplucher des procès-verbaux et actes d’état civil de toutes sortes pour essayer de tirer des fils et sortir quelque chose qui dise une vérité de la condition des femmes du peuple. Ce n’était pas une mince affaire et pour faire les choses bien, il eût fallu des années de recherches, et probablement un cadre doctoral. Je ne dirais pas que j’ai échoué mais ce qui est sûr, c’est que je n’ai pas réussi : mon objectif était trop élevé, la tâche trop ardue pour mon niveau en considérant le temps dont je disposais.

Je raconte ça, parce que ce que fait Michèle Audin dans Oublier Clémence me rappelle ce que j’ai fait pendant ces années. Sauf qu’elle le fait à la manière d’une auteure : elle n’écrit pas un mémoire, ne se prépare pas à répondre aux remarques et questions d’un jury. C’est beau, c’est écrit et c’est particulièrement touchant.

Michèle Audin part de l’acte d’état civil (7 lignes) d’une ouvrière décédée à l’âge de 21 ans au début du 20e siècle et le décortique pour raconter un peu l’histoire de cette femme en s’appuyant sur ce que l’Histoire nous a légué et dire quelque chose de la condition des femmes du peuple à cette époque. Mais elle a beau retourner sur les lieux de Clémence, il est bien difficile de repartir près de 140 ans en arrière et de faire abstraction des voitures et immeubles modernes pour revivre le quotidien qui était celui de l’ouvrière en soie.

Ce texte est d’une poésie rare. Il est court, chaque mot est pesé, précieux.
À chaque ligne, à chaque page, on est invité(e) à aller plus loin que le texte, à imaginer le chagrin que la perte d’un enfant de deux semaines peut causer.
On ne saura pas à quel mal Clémence a succombé à 21 ans de vie dans un hôpital où on meurt beaucoup à l’époque, mais les possibilités sont nombreuses. Elle laisse derrière elle un orphelin de 11 mois (son deuxième enfant), un veuf et une infinité de questions.

Il faudra lire le texte jusqu’au bout pour comprendre le lien qui unit Michèle à Clémence.

Michèle Audin, Oublier Clémence
éd. Gallimard, collection l’arbalète
65 pages, 10€

Review #21 / « Les Ravagé(e)s » de Louise Mey

Les Ravagé(e)s auront été mon dernier livre terminé avant la fin de l’année 2018.
Je ne sais pas pourquoi, mais en hiver, j’ai envie de polars. On a fait plus cosy comme lecture et pourtant, je ne me fais pas de meilleure idée d’un moment doux que ces heures passées blottie dans mon canapé avec un plaid et une tasse de déca’ à suivre un enquêteur/une enquêtrice dans sa traque d’un criminel.

Dans ce roman, on suit Alex Dueso qui, comme son prénom ne l’indique pas, est une femme. Flic et mère célibataire, elle est employée par une brigade fictive : la brigade des crimes et délits sexuels, aux cent coups depuis que plusieurs hommes ont été violés et laissés sérieusement amochés dans des terrains vagues, de nuit. Cette situation met à mal les statistiques très réalistes d’Alex qui insiste sur le fait qu’on n’a jamais vu autant d’agressions sexuelles touchant des hommes sur un laps de temps si court. Et la situation est d’autant plus compliquée que les victimes, masculines donc, refusent de porter plainte et même de reconnaître le caractère de ces agressions.

Le principe de l’histoire est clair et particulièrement intéressant : que se passe-t-il quand la vapeur s’inverse et que ceux qui occupent communément une position de force se retrouvent en position de faiblesse ? On découvre un Paris déserté par les hommes la nuit et dans lequel les femmes n’éprouvent plus aucune peur à se promener seules dans les ruelles sombres, en jupes courtes.

Et la situation est particulièrement difficile à gérer pour Alex qui peine à concevoir clairement ces hommes comme des victimes : elle se met à questionner leur probité, leurs fréquentations, demande à faire vérifier leur casier judiciaire… ce qu’elle n’a jamais fait quand une femme venait porter plainte pour viol.

Plus que l’intrigue qui est pourtant prenante, c’est cette question qui reste, une fois la lecture terminée : peut-on venger le crime par le crime ? Pour renverser la vapeur, doit-on nécessairement avoir recours à la violence ?

Louise Mey est l’auteure de deux autres romans que je n’ai pas lu : Les Embruns et Les Hordes invisibles.

Louise Mey, Les Ravagé(e)s
éd. Pocket, 445 pages
7,90€

Review #20 / « Rompre » de Yann Moix

Je sais qu’on n’est pas censé parler d’un livre qui n’est pas encore sorti. En soi c’est un peu absurde, ce serait comme dire qu’on ne doit pas parler de Noël avant le 25 décembre, non ?

J’ai déjà parlé de l’envie de lire, du désir qui naît pour x ou y raison et qui fait que je vais me jeter sur un livre alors que j’ai plutôt tendance à accumuler, à laisser traîner avant de me jeter à l’eau.

Ma nature, en matière de lecture, m’étonne(ra) toujours. Je me fais l’effet d’un dragon à deux têtes : une face raisonnable, frôlant le dilettantisme, avec une fâcheuse tendance à tout remettre à plus tard, et un côté maniaque, qui s’attache aux dates, aimerait lire la rentrée littéraire dans les temps, être d’actualité, découvrir un livre dès qu’il passe le pas de la porte de mon appartement ou de mon bureau.

Je n’arrive toujours pas à identifier clairement le noeud qui fait lien de l’un à l’autre de ces hémisphères de ma personnalité de lectrice et qui fait de moi la lectrice que je suis. Surtout que dans ma vie de tous les jours, je suis carrément maniaque et que seule une fatigue extrême peut me faire basculer dans l’apathie.

Mais revenons à nos moutons. Ce que je veux dire, c’est que l’attente me semble primordiale. C’est dans cet intervalle entre le moment où le désir se fixe et celui où il se réalise que j’ai toujours trouvé mon plus grand bonheur. Donc si je m’écoutais, je posterais cet article aujourd’hui, mais je sais aussi être raisonnable et je ne me sens pas l’âme d’une aventurière sur ces questions-là. Tout ça pour dire que je vais programmer cet article pour qu’il n’apparaisse que le 3 janvier, lendemain du jour de parution de Rompre.

Mais nous sommes le 11 décembre et j’ai fini hier de lire le dernier roman de Yann Moix. Ça fait un bout de temps que je n’ai pas écrit quoi que ce soit : j’ai 5 brouillons en attente que je vais essayer de nettoyer (de mettre au propre) pour que ce blog soit un peu à jour. (Parce que j’ai continué à lire malgré mon silence)

Rompre, donc, est un livre d’une grande beauté. Un texte comme j’ai l’impression d’en voir trop peu, un texte qui parle, qui peint et qui remue. Je ne sais pas s’il existe des gens qui n’ont pas connu de rupture, il y en a peut-être. Et quand on lit Yann Moix, on se dit qu’on a de la chance d’avoir vécu un tel chagrin un jour, d’avoir affronté une telle tempête, un tel ébranlement, parce que sans ça on aurait bien du mal à savoir qui on est.

Les ruptures sont faites de moments abominables où on se voit tout en noir, où on est incapable de mettre les mots sur ce que la personne que l’on aime a pu voir chez nous. Mais il y a aussi ces moments d’extra-lucidité où on arrive, comme par magie, à mettre le doigt sur ce qui nous fait défaut tout en étant capable, dans le même temps, de se reconnaître quelques qualités. L’épiphanie de la rupture, c’est une rencontre avec soi-même qui n’aurait pas pu advenir autrement, à un autre endroit, à un autre moment. C’est ce point de contact quasi jouissif où, tout à coup, on se voit comme l’autre nous a vu, où on se voit comme dans un miroir, et où, surtout, ces deux images viennent se superposer pour nous offrir à contempler une espèce d’image ultime qui, si elle n’est pas complètement juste, s’en approche un peu.

On s’en fiche, de qui est Yann Moix. Qu’on l’aime ou qu’on le déteste, on n’est pas que des concierges et ce qui nous intéresse dans ce texte c’est exactement ce qu’il nous offre : non pas ses états d’âme mais le récit d’une rupture avec l’autre et d’une rencontre avec soi. Et franchement, c’est assez rare pour être souligné, ça a quelque chose de prodigieux. Je me demande encore comment font les écrivains (et les artistes au sens large) pour réussir cet exploit : parler des autres en parlant de soi. On appelle ça l’universalité et ça fait du bien.

Un dernier mot, enfin, pour saluer le style et la maîtrise du verbe de Yann Moix.

À lire, absolument.

Review #19 / « L’intelligence du bonheur » de P. Z. Reizin

Je sors d’une période un peu compliquée niveau lecture : je ne savais plus trop quoi lire puisque je n’avais plus le temps de lire d’articles ou de regarder ce qui se disait sur les réseaux sociaux ou sur les blogs, j’étais (et je suis toujours) débordée par le travail et l’organisation quotidienne, et du coup il y avait peu de place pour mon désir.
Pour résumer, j’avais peu de disponibilité d’esprit et de temps. Donc, j’ai eu tendance, ces derniers temps, à privilégier des lectures a priori « faciles », c’est-à-dire que j’allais plutôt vers de la fiction (vous me direz, ça ne change pas beaucoup) et de la fiction joyeuse. 
J’avais donc laissé de côté toute la littérature française actuelle et les grands romans étrangers. En somme, je me suis concentrée sur de la fiction « de genre » plutôt grand public. 
J’ai fait un petit écart en lisant le dernier Patti Smith (« Dévotion ») et le prochain Yann Moix (« Rompre ») mais c’était parce qu’ils sont courts (j’ai honte). 
Donc, tout ça pour dire que j’ai sorti de ma pile « L’intelligence du bonheur » de P. Z. Reikin (Albin Michel) il y a à peu près deux semaines et que je viens seulement de le terminer. 

Le temps qu’on passe à lire un livre est une donnée ambivalente : on peut avoir adoré un récit et cherché à le prolonger en prenant son temps mais la plupart du temps (dans mon cas) je remarque que si on met trop de temps à lire un livre ce n’est pas très bon signe. Ça veut souvent dire que l’urgence qu’un récit doit savoir créer chez son lecteur a manqué. 

J’avais mis ce livre de côté parce que le pitch m’avait parlé :
 » Depuis que Jen s’est fait plaquer, elle passe ses soirées dans la baignoire de son appartement londonien à siroter du pinot gris en écoutant Lana Del Rey en boucle. 
Fraîchement divorcé, Tom est en quête d’une nouvelle vie. Il a quitté l’Angleterre avec pour seuls bagages son ordinateur et son lapin pour se lancer dans une carrière d’écrivain dans le Connecticut.
Tout les oppose et pourtant, Aiden est persuadé qu’ils sont faits l’un pour l’autre. Aiden ? Le confident et collègue de Jen au labo de programmation où elle travaille. Ou plutôt… l’intelligence artificielle qui s’est juré de faire son bonheur en lui trouvant la perle rare. Mais le bonheur est-il affaire d’intelligence ? « 

Ce que j’ai aimé : C’est un roman qui se lit facilement, l’histoire coule et les personnages sont sympathiques. J’ai adoré les deux Intelligences Artificielles, Aiden et Aisling qui sont des personnages vraiment super, malgré leur statut non-humain ! 
La problématique des IA est par ailleurs très intéressante (très documentée) et très bien amenée. 

Ce que je reproche à ce livre : la dernière question du pitch laisse deviner une certaine tension, une interrogation qui sont en réalité totalement absentes du roman que j’ai trouvé un peu trop régulier. J’ai d’ailleurs trouvé Jen et Tom, ainsi que tous les autres humains, assez plats, presque creux, surtout face aux IA. 
On a l’impression que l’auteur se réfrène, qu’il est toujours à la limite de la dystopie et c’est un peu gênant. Ça donne parfois un goût un peu fade au récit. 

Je reste donc sur une impression assez neutre : un roman sympa mais pas incontournable. Ceci dit, ça donnerait sans doute un bon film ou une bonne série si une équipe de scénaristes ajoutait un peu de tension à tout ça !

Review #18 / « La Coupure » : Fiona Barton, future reine du thriller psychologique ?

La coupure, c’est une coupure de presse sur laquelle tombent Kate Waters, éminente journaliste du Daily Post qui peine à trouver des enquêtes dignes de ce nom et Emma Massingham, employée dans une maison d’édition en souffrance.
La coupure fait état de la découverte d’un petit squelette de bébé au beau milieu d’un chantier. Et si l’instinct de Kate la pousse à creuser cette micro-histoire dans laquelle elle pressent qu’il se loge un peu plus qu’un chien écrasé, les quelques lignes propulsent Emma bien des années en arrière, mettant en danger sa santé psychique plus que fragile.
À ces deux femmes vient s’ajouter Angela dont le bébé a été enlevé à la maternité il y a une trentaine d’années et qui n’a jamais été retrouvé.

Les trajectoires de ces trois femmes, initialement mues par des motivations différentes, vont se rejoindre autour de la figure de ce bébé enterré sous une jardinière. L’enquête de Kate et celle de la police vont remuer des blessures profondes chez Emma et Angela mais elles vont également mettre au jour des meurtrissures jamais énoncées chez d’autres femmes dont les voix vont venir rejoindre le trio.

La Coupure, plus qu’un très bon thriller psychologique, est un roman choral sur ce que ça peut être d’être une femme, une jeune fille et une mère. Le récit questionne la possibilité d’une parole face à la tragédie, mais aussi la possibilité de survivre quand on a été confronté(e) au pire.

La Coupure s’inscrit donc naturellement dans la lignée de La Veuve, premier et superbe thriller psychologique de Fiona Barton dont l’expérience du milieu journalistique apporte une densité plus qu’appréciable au récit.
Si l’auteure continue à monter en puissance comme ces deux thrillers psychologiques semblent le présager, le troisième fera sûrement d’elle l’un des meilleurs auteurs du genre.

La Coupure, de Fiona Barton
Fleuve Noir, 2018, 477 pages, 20,90 €

Livres en VO #1 / « An American Marriage », de Tayari Jones

C’était un cadeau d’anniversaire.

J’avais repéré An American Marriage sur les comptes de blogueuses anglo-saxonnes que je suis sur Instagram : elles en parlaient toutes comme d’un super roman. Et puis en juillet, j’avais remarqué que ma voisine de devant (une jeune femme blonde qui voyageait avec un enfant), dans l’avion, le lisait avec frénésie. J’ai toujours bien aimé m’inspirer d’inconnu(e)s, que ce soit pour des vêtements, des chaussures, des livres, des restaurants… Quand j’entends quelqu’un que je ne connais pas faire référence à quelque chose que je ne connais pas, ça me donne envie de le découvrir. Je pense que ça me donne l’impression de partir un peu à l’aventure. Et ça fait de cette découverte quelque chose qui ne m’appartient qu’à moi puisque je ne reverrai jamais la personne qui m’a inspirée. Ça marche d’ailleurs rarement avec les gens que je connais. Quand ils me conseillent quelque chose ça me coupe l’envie… Et c’est toujours un peu vexant pour eux. Peut-être parce que le fait que quelqu’un que je connais le connaisse aussi rend la chose un peu moins excitante.

Donc quand je suis rentrée à Paris au milieu de l’été, je ne pensais qu’à ce livre : An American Marriage. Je ne savais absolument pas de quoi il parlait, quelle en était « l’histoire ». Donc quand on m’a demandé ce que je voulais pour mon anniversaire, j’ai dit « An American Marriage ». J’aurais pu le commander sur Amazon mais j’ai complètement perdu le plaisir de commander des livres sur Internet. C’est peut-être parce que je vieillis, mais j’ai de plus en plus besoin que l’obtention de chaque livre que je lis soit une histoire en elle-même.

J’ai attendu quelques semaines avant de l’ouvrir parce que je traversais une période un peu étrange où je ne me sentais aucune disponibilité pour la lecture. Et puis dès que je l’ai ouvert (avec une excitation qui rappelle celle qui nous anime quand on déballe enfin un cadeau qu’on a attendu plusieurs minutes pour ouvrir) j’ai été complètement prise par le récit.

Il s’agit d’un roman en grande partie épistolaire. Je ne le savais pas, et heureusement parce que c’est une forme qui me fait toujours un peu peur, sans raison d’ailleurs puisque je ne me souviens pas d’un roman par lettres que je n’aurais pas aimé. Je parlais dernièrement avec des amis de ma passion pour Les Liaisons dangereuses que j’ai, du coup, envie de relire.

An American Marriage (qui n’est pas encore traduit en français) raconte l’histoire d’un couple d’afro-américains mariés depuis un peu plus d’un an, Roy et Celestial, qui doivent se rendre chez les parents de l’homme pour un weekend. Comme ils ne veulent pas dormir chez les parents de Roy, ils prennent une chambre dans un motel des alentours. Et pendant la nuit, alors qu’ils viennent de se disputer, Roy décide de sortir de la chambre pour aller chercher de la glace au distributeur du couloir. Il y fait la rencontre d’une femme qui pourrait être sa mère et à qui il raconte la dispute. La femme est gentille et le rassure. Il rentre à la chambre, se couche auprès de sa femme. Mais le lendemain ils sont réveillés par la police qui les sort du lit au petit matin pour arrêter Roy que la femme qu’il a rencontrée dans la nuit accuse de l’avoir violée.
Le roman raconte l’incarcération de Roy, comment cette épreuve va mettre leur jeune couple en péril.

C’est un roman formidable sur le couple, le mariage, la fidélité, l’amitié, la famille, la situation des afro-américains aux Etats-Unis aujourd’hui… Tayari Jones, l’auteure, aborde la question de la réussite personnelle avec une grande intelligence. Ça ferait sans doute un film formidable mais en attendant c’est surtout un livre à ne pas manquer tant il continue de nous habiter bien après sa lecture terminée !

An American Marriage, de Tayari Jones
One World Books, 2018