J’ai eu trente ans avec Maupassant

Il y a quelques jours maintenant, j’ai eu trente ans. Je ne sais pas vraiment pourquoi, mais ça m’a fait quelque chose. Quitter la vingtaine, cette belle décennie pendant laquelle j’ai rencontré un garçon, eu deux enfants, fini mes études et trouvé un travail. J’ai perdu une grand-mère, adopté un chat, retrouvé ma frange, appris à aimer vraiment tout ce qui n’est pas Paris… Cette décennie a été belle, riche et enthousiasmante. J’ai eu quelques gros chagrins, mais de si grandes joies surtout !

Alors j’ai un peu peur de la trentaine, je me demande ce qu’elle me réserve et j’ai peur parce que je sais que les grands-parents qu’il me reste disparaîtront dans les années qui viennent. Je sais que je vais vieillir, alors que jusqu’à présent je ne pouvais que grandir. J’ai un peu peur aussi parce qu’être jeune faisait partie de ce que j’étais. Les gens que je rencontrais étaient toujours très impressionnée que je n’aie pas trente ans et que j’ai deux enfants. Au travail, on s’étonnait toujours quand je disais que j’avais vingt-huit ou vingt-neuf ans. Je suis la plus jeune de l’équipe. Je sais que maintenant il y en aura d’autres, plus jeunes que moi, qui arriveront et qui prendront cette place que j’ai tant aimée, celle de l’enfant du groupe.

J’ai trente ans avant mes amies qui ont presque toutes un an ou deux de moins que moi. J’ai eu des enfants avant elles. Alors le soir de mon anniversaire j’ai dit à trois de mes meilleures amies qui étaient avec moi : « Plus d’enfant pour moi dans la trentaine. Mais il me reste les vôtres à m’occuper ! ». Je le pense, je sais comme ça va être formidable de les aider quand elles seront mamans, débordées et fatiguées comme je le suis parfois. À moi, ça m’a manqué de ne pas pouvoir partager cela avec elles. Elles faisaient de beaux voyages, profitaient de leur liberté quand moi je changeais les couches et essayais de perdre ces fichus kilos de grossesse. Maintenant je sais, alors j’espère pouvoir les aider quand ce sera leur tour. Et quelle joie ce sera, de m’occuper de ces mini-elles !

Bref. J’ai eu trente ans et nous sommes allés dans la maison de mon père pour fêter ça. Il s’est acheté un vieux presbytère à Illiers-Combray avec l’héritage que lui a laissé ma grand-mère. La maison était une ruine il y a un an. Aujourd’hui c’est un peu mieux que cela mais ce n’est toujours pas vraiment habitable. Il a quand même réussi à meubler un peu quelques pièces, et il a surtout rapatrié une grande partie de sa collection de livres anciens. Il est libraire. Les livres anciens sont son métier. Il ne fait pas dans le neuf.
Je n’avais pas emporté de livre avec moi (je suis toujours dans « Elles » de Lisa Lutz) et quand il s’occupait des enfants, je suis allée m’allonger dans la petite bibliothèque. J’ai parcouru les rayonnages et je suis tombée sur deux reliures dix-neuvième de Maupassant. Je sais que ce ne sont pas des pièces phares de sa collection. Il préfère les livres plus anciens, plus côtés. Alors j’ai pris « Monsieur Parent », que je ne connaissais pas, pour le feuilleter.

La première nouvelle s’appelle « Monsieur Parent ». Il y est question d’un homme (nommé Monsieur Parent), marié à une femme qui le traite de la plus odieuse des façons et dont la seule consolation est son meilleur ami et son fils, Georges. Un soir, alors qu’il rentre à six heures et demie pour dîner avec sa femme, encore une fois en retard, sa bonne craque et lui dévoile ce dont tout le monde se gausse depuis des mois, des années même peut-être. Sa femme et son meilleur ami s’aiment depuis avant leur mariage, elle ne l’a épousé que pour son argent et il paraîtrait même que son fils n’est pas de lui mais du meilleur ami. Monsieur Parent n’y croit pas. Puis il surprend le couple adultérin, les chasse de chez lui et sa femme, dans un dernier mouvement vengeur, emmène le petit Georges. Pendant des années Monsieur Parent dépérit. Ce n’est pas d’avoir perdu sa femme qui le désespère mais d’avoir perdu son fils adoré. Et ce n’est que quinze ans plus tard qu’il obtiendra sa vengeance, sans obtenir de réponse à ses interrogations : on ne saura pas si cet homme qu’est devenu Georges était son fils.

Les autres nouvelles qui peuplent le recueil sont presque toutes aussi fortes. J’ai particulièrement aimé « À vendre », l’histoire d’un homme qui tombe sur une maison en Bretagne et tombe amoureux, d’après photo, de la femme qui a abandonné le propriétaire.

Il y a encore « Le Baptême », histoire tragique des ravages de l’alcool dans une famille de misérables. « La bête à Mait’ Belhomme » qui raconte la petite bête qui s’était logée dans l’oreille d’un homme… Toutes ces petites histoires sont des délices. Et chacune d’entre elles a un peu apaisé ma tristesse à l’idée de ne plus jamais être une jeune fille de vingt ans.

Moravia, Rosetta Loy, Venise et moi

Ce devait être il y a quinze ou seize ans. Ma mère nous avait emmenés, mon frère et moi, à Venise. On devait être en novembre, à la Toussaint, c’était l’acqua alta. Les rues étaient envahies par les eaux et on ne pouvait progresser qu’en avançant à la file indienne sur des planches. L’ambiance était triste, comme nous. J’avais quinze ans, je ne pensais qu’à trouver le magasin Diesel, et mon frère était fatigué par les heures de marche et de piétinements. C’était une période compliquée dans nos vies, nous étions sombres comme Venise.
Nous logions dans un palais vénitien racheté par des français qui en avaient fait une chambre d’hôtes où nous évitions la compagnie des autres touristes au petit-déjeuner. Nous ne souhaitions pas lier connaissance. Je ne voulais pas y retourner.

Je parle souvent de fantasmes, de ces images mentales vers lesquelles on tend en imagination et qui sont à la source du désir. Venise ne correspondait à aucun fantasme. Venise n’était pas la ville des amoureux, elle n’était pas la ville de l’art ni, non plus, une ville dont la mélancolie eût pu m’attirer. Pourtant, cette année, j’y suis revenue et si j’avais pu, je n’en serais pas repartie.

Par un hasard total, j’avais acheté pour cinquante centimes, quelques jours avant notre départ, Un chocolat chez Hanselmann, de Rosetta Loy, dans un dépôt-vente de Normandie. Je ne savais plus si c’était le bon livre, celui dont j’avais étudié un extrait en italien au lycée et qui m’avait marquée (je ne sais même plus pourquoi). Il s’avère que non, le bon était Madame Della Seta aussi est juive.
Je suis donc partie pour Venise avec Un chocolat chez Hanselmann, mais aussi avec Alberto Moravia et ses Nouvelles romaines et avec Sherlock Holmes (La Vallée de la peur). Quand je pars pour l’étranger, j’essaie désormais d’emmener avec moi des auteurs qui concordent culturellement avec mon lieu de villégiature, +1 livre qui offre une respiration.

Un Chocolat chez Hanselmann raconte une famille de femmes : Madame Arnitz (la grand-mère), Isabella (la mère), Margot (la tante) et Lorenza (la petite-fille). L’histoire se noue autour du personnage d’Arturo, jeune universitaire juif qu’Isabella semble aimer en secret, avec qui Margot va vivre une histoire et qu’il faut cacher dans l’Italie fasciste sans que Madame Arnitz se doute de rien. Il s’agit d’un beau roman sur la famille et la lignée, sur ce qui nous rassemble et nous sépare, sur le rôle de chacun face et dans l’Histoire. Mais aussi sur ce qui nous meut et ce que la vie révèle en nous : le bon comme le terrible.

Nouvelles romaines de Moravia est, comme le titre l’indique, un recueil de nouvelles écrites par Moravia pour la presse sur une cinquantaine d’années. Les trente-six récits sont très courts, la qualité en est assez constante, tout comme la misogynie ambiante (qui ne m’avait pourtant pas du tout interpellée dans Le Mépris, L’Ennui et Agostino). Le style n’a rien de fantastique, mais ça reste Moravia, dressant un panorama de situations et d’anecdotes romaines divertissantes.

Tout cela pour dire (à ma façon) que cette fois, Venise c’était bien !

 

« L’Ordre du jour » d’Eric Vuillard

C’est de plus en plus rare les vrais coups de coeur, les vrais coups de poing littéraires avec la littérature contemporaine française. Ça fait blasé, mais c’est vrai.

Tous ces romans qui sortent, tout au long de l’année, font qu’on a du mal à choisir, à désirer un titre au milieu de tous les autres. On a la sensation de ne plus vraiment avoir le temps. Le temps de douter, d’hésiter, de laisser naître l’envie. Et la qualité, la vraie, est toujours aussi rare quand le lecteur lui, se fait de plus en plus sévère. Il paie son livre relativement cher, il le choisit parmi un océan de titres… Il n’accepte plus d’être déçu. Il sait que chaque mauvais livre lu l’a privé d’un bon livre, autre part, qu’il ne lira jamais. Le lecteur moderne ne pardonne pas.

A la lecture de ce roman français contemporain (dont Eric Vuillard ne fait pas partie), nous reste souvent une certaine impression d’infinitude, de textes qui auraient gagné à passer un peu plus de temps sur la table de travail, sur le bureau d’un ordinateur, dans la tête de son auteur.
Certains, parfois, laissent un goût amer : l’auteur, se dit-on, a tout fait à l’envers. Trop vite, pas dans le bon sens, pas la bonne voix, pas le bon décor… On devient de plus en plus exigeant face à l’offre qui finit par se faire demande. « Lisez-moi » diraient les livres chez Lewis Caroll. « Aimez-moi » crient-ils une fois refermés.
Les libraires eux-mêmes semblent avoir baissé les bras, avoir fait leur l’adage selon lequel il ne faudrait pas chercher à éduquer ses semblables.
Les auteurs se plaignent sur les réseaux sociaux des mauvaises critiques qui sont forcément cruelles, forcément injustes. Que Proust se soit insurgé, personne ne le lui reprochera. En revanche, quand on voit/entend certains auteurs contemporains crier au scandale alors que leur dernier né n’est qu’un texte baclé et si inabouti que personne ne saurait lui trouver une quelconque cohérence, on a envie de se faire rembourser. Pas le prix du livre, plutôt le temps qu’on a perdu à le lire, lui et tous les autres de son cru. Car comment respecter un auteur de mauvaise foi ?

Mais parfois on lit vite et on se dit qu’on a gâché sa propre lecture. Qu’en lisant rapidement on est passé à côté de quelque chose, une ambiance souvent. Mais il est rare de passer à côté d’un bon texte, quand on l’a lu.
Il n’y a pas de critères figés ou pragmatiques, pas de formule mathématique. Un texte est bon quand tout, chez lui, va.

L’Ordre du Jour m’a été offert pour le Nouvel an et je ne l’ai lu que maintenant. J’avais eu envie de le lire parce que j’avais aimé Quatorze Juillet d’Eric Vuillard. Et puis j’aimais l’idée que le Goncourt aille cette année à un livre qui ne remplissait pas vraiment les cases. Un roman court paru hors rentrée. Il n’y avait rien, me semble-t-il, de démagogique ou de consensuel dans le couronnement de ce roman, donc pour une fois, j’ai fait confiance au Goncourt.

Un résumé du roman d’Eric Vuillard n’a pas plus d’intérêt qu’un teaser mal réalisé. Voici donc le mien, très court :

Ils sont 24. Les 24 plus grands industriels allemands du XXe siècle et ils sont réunis par Goering et Hitler le 20 février 1933. Ces 24 « bonshommes », dont les empires fleurissent toujours aujourd’hui, vont choisir, avec la plus grande légèreté, de financer la « campagne » nazie. De leur décision unanime, de cette réponse sans équivoque et qu’ils apportent avec gaieté à l’Ordre du jour d’Hitler va découler l’Histoire. Une succession de renoncements, d' »heureux » hasards, de petites lâchetés, de sournoiseries… Voilà ce qui conduira la démocratie et des millions d’êtres humains à la mort.

De l’importance de la bravoure quotidienne, de ces micro-courages qui font qu’on ne lâche pas sur ce qui compte vraiment, que chaque personne qui se dresse apporte sa brique au mur de résistance.

Les « Piles à Lire » nous gâchent-elles le plaisir ?

Quand je vois tous ces livres qui s’entassent au pied de ma bibliothèque, je suis souvent désespérée. J’essaie de me rassurer en allant voir celles des autres (en tapant #PAL ou #bookstack dans l’outil de recherche d’Instagram – pour ceux qui ne sont pas familiers du procédé) mais en fait « y a rien à faire ». La culpabilité m’étreint, je compte les ouvrages et j’arrive toujours à la même conclusion : sans rien acheter, j’ai de quoi lire tranquille pendant des années. Ca pourrait être cool, c’est juste déprimant.

Je passe par des phases « j’arrête d’acheter et d’accumuler, maintenant je lis ce que j’ai dans mes piles pour les faire descendre » mais je me suis rendu compte que dans ces moments-là, je ne fais pas les choses correctement.
Je m’explique.
Quand la culpabilité me prend, je décide de faire preuve d’efficacité. Concrètement, ça veut dire que je sélectionne les livres les plus courts et que je les lis le plus vite possible pour pouvoir les transférer de ma pile à la bibliothèque (douce rêverie : je n’ai plus de place dans ma bibliothèque…). Je me retiens d’aller dans les librairies que j’aime, je n’achète pas les livres qui me font envie parce que je me dis que je risque de ne pas les lire assez tôt… Or ce n’est pas, mais alors pas du tout, une chose à faire.
Déjà, en lisant les livres trop vite et pour les mauvaises raisons, en n’achetant pas ceux qui me font envie, je passe à côté de certains de ces livres, de ceux qui demanderaient plus de temps, qui mériteraient une lecture plus étalée et un investissement plus important. Et puis, surtout, je mets d’office de côté les plus gros volumes.

C’est un peu le problème avec les blogs. Je ne vous apprendrai rien en vous disant que c’est en produisant du contenu qu’on gagne en visibilité, qu’on fidélise ses lecteurs, qu’on obtient un meilleur référencement… Il faut produire (et je ne parle même pas des fils Instagram…). Et quand on ne fait pas ça à temps plein, on est vite rattrapé par le cours des événements et par la rapidité de ce temps qui passe, toujours trop vite. Les jours, eux aussi, passent et me rappellent que je n’ai rien écrit. J’ai lu, mais pas assez pour pouvoir en dire quoi que ce soit. Je ne suis pas particulièrement impatiente mais je suis d’un naturel angoissé. Alors même ici j’angoisse. Je ne veux pas écrire n’importe quoi, je ne veux pas non plus lire n’importe quoi. Et pourtant j’ai envie que ce blog vive !

Alors j’essaie de me rappeler que je lis pour vivre des choses, pour m’extraire de la réalité souvent. J’aime ça et j’aime aussi raconter ces expériences, à chaque fois différentes. J’aime avoir un endroit pour crier mon amour pour un titre, ma déception pour un autre. J’aime bien, aussi, pouvoir écrire des chroniques comme celle-ci, qui disent un peu ce que je suis.

Alors je vais essayer de continuer à alimenter ce blog aussi régulièrement que possible. Mais je vais surtout essayer de lire de façon intelligente et peut-être plus spontanée, moins efficace peut-être. Il y aura peut-être d’autres moments de vacance, d’improductivité totale… mais au fond, c’est pas bien grave !

Pourquoi lire en VO?

Pourquoi lire en VO aujourd’hui, alors que les traductions sont quasi instantanées? C’est vrai que la question se pose.

De façon assez conventionnelle, j’ai commencé à « lire en anglais » quand j’ai entamé ma licence de Lettes modernes « mineure anglais ».
(Point études fortement dispensable : « Lettres modernes mineure anglais » veut dire que je suivais tous les cours de Lettres modernes, plus la moitié du cursus de licence d’anglais. Au final le diplôme équivaut à un double diplôme. D’ailleurs, si certains pensent entrer à la fac, je recommande vivement ces cursus à valeur ajoutée. J’ai étudié à Paris VII et j’ai pu, en plus de cette mineure suivre un parcours métiers du livre pendant un an et un parcours métiers de l’écrit pendant une autre année. J’ai énormément appris et découvert pendant les 5 ans qu’ont duré la première partie de mes études, menant au Master II de recherche, en Lettres (parce qu’en 4e année on doit choisir pour se concentrer sur une discipline particulière) sur lequel j’ai après rebondi pour intégrer un autre Master à Nanterre.)

Donc pendant les trois années que ce cursus initial a duré, j’ai suivi des cours de littérature américaine et d’autres de littérature britannique (entre autres). J’étais, en ce qui me concerne, plus fan du premier que du second (et mes notes s’en ressentaient). Mais ça tenait beaucoup aux professeurs qui s’occupaient de ces cours et à leur contenu, à la façon dont ils étaient pensés.
Je ne sais pas si c’est étonnant, mais la façon de faire découvrir la littérature américaine avait quelque chose qui m’a semblé bien plus dynamique, bien plus excitant. On étudiait la modernité: Kurt Vonnegut, Raymond Carver, Faulkner, Baldwin… On découvrait des mondes qui nous étaient totalement étrangers. Je me rends compte qu’on n’a pas vraiment étudié de livres écrits par des femmes (à part L’Eveil de Kate Chopin – une merveille). Mais je me suis bien rattrapée depuis ! (poke Toni Morrison, Siri Hustvedt, Joyce Carol Oates… j’en passe et des meilleures.)

Bref. C’est là que j’ai commencé à lire en anglais parce que je n’avais pas le choix. J’aurais pu aller acheter les traductions mais ça aurait été de la triche, et puis j’ai toujours été sérieuse donc quand on me disait de lire en anglais, je lisais en anglais.
Et en fait, je me suis rendu compte qu’il n’y a rien à faire : il n’y a rien de mieux que de découvrir un texte dans sa version originale.
Parfois on ne s’en rend pas compte, mais la traduction a souvent bien du mal à restituer le rythme d’origine. (Quand on s’en rend compte, c’est qu’on est heurté, que la traduction est vraiment mauvaise. Ces derniers temps, j’ai vécu ça avec la littérature scandinave, surtout les polars…) Et l’ambiance même est différente, modifiée par le passage d’une langue à une autre. Parce que quand on lit en anglais, on est malgré soi transporté dans un univers différent, dans un pays et une culture qui ne sont pas les nôtres, de façon bien plus naturelle que quand on lit le même texte dans notre langue, qui n’est pas celle du récit. La transposition forcée appose un filtre sur l’image qui se crée à la lecture d’un texte. La substance en est parfois brouillée. Elle en est presque toujours appauvrie.

Je me pose parfois la question, quand je lis un roman ou un essai anglais ou américain : « Est-ce qu’en français ce serait aussi bon? » ou « Est-ce qu’en français je trouverais ça bien écrit? ». Le fait est que je ne parviens presque jamais à me répondre.
Il y a donc pour moi deux catégories distinctes : les livres en anglais (anglais, américains, écossais…) et les français.
Du coup, tous les ouvrages que j’ai lus, traduits de langues que je ne maîtrise pas (ou pas assez pour les lire), je les classe dans les limbes. Une zone grise et incertaine. Car je sais que je rate quelque chose en ne les lisant pas dans leur version originale et en même temps je ne sais absolument pas ce que je rate puisque je ne connais pas la langue. Parce que chaque langue est différente, il me semble que chacun des univers afférents l’est aussi (ou bien est-ce plutôt l’inverse, au départ?).
Ainsi, l’imaginaire russe n’est pas l’imaginaire français (ni même européen, au sens large). J’ai beau lire et relire Tolstoï, Dostoïevski, Boulgakov et leurs copains, j’ai beau prendre tant et tant de plaisir, je sais que je ne saisis qu’un pan du tableau. Que tout ce qui est hors-champ m’échappe et m’échappera toujours tant que je ne maîtriserai pas le russe (et ça risque de durer!). Parce que maîtriser une langue, c’est au moins entrevoir tout ce que cette langue recouvre et induit.

L’humour étranger, par exemple, est difficile à capter. Quand un anglais ou un américain me fait une blague, je ne ris que rarement, et je ne comprends jamais du premier coup. La réciproque est sans doute encore plus vraie (mais je ne sais pas, je me fais généralement tellement rire moi-même que je me perds dans mon propre rire – j’ai l’humour égoïste).

Donc depuis des années maintenant, j’essaie d’acheter et de lire les romans écrits en anglais dans leur version originale. Parfois, la lecture est un peu « challenging », ça a été le cas dernièrement avec The Standing Chandelier de Lionel Shriver (et c’est assez exaltant de découvrir des tournures auxquelles on n’est pas habitué, d’apprendre un mot dont on ignorait absolument l’existence), et parfois je lis vite, avec beaucoup d’aisance, comme si c’était ma langue que je lisais (cf. Release de Patrick Ness).

 

Je suis allée au théâtre!

Il y a quelques semaines maintenant, je suis allée au théâtre.
C’était un vendredi soir, je suis rentrée du bureau, je me suis occupée des enfants (parce que oui, j’ai 29 ans mais j’en ai déjà deux), j’ai attendu que mon Normand rentre puis on a attendu la baby-sitter et puis on est sortis. Je ne me suis même pas changée, ni remaquillée.
Alors j’ai repensé à avant, quand j’étais plus jeune, quand je n’avais pas encore d’enfants, pas de bureau auquel me rendre tous les jours… Quand j’avais encore l’énergie pour me changer quatre fois par jour, me faire des brushings comme chez le coiffeur, des smoky eyes élaborés. Quand mes tenues avaient un sens, quand j’avais le temps de choisir le sac à main qui irait le mieux avec ce que je porterais.
Quand j’avais le temps de lire un livre de bout en bout sans être dérangée, quand je pouvais sauter le dîner et m’endormir devant la télé. Quand je pouvais décider d’aller prendre mon petit-déjeuner au café d’en bas sans avoir à mettre au courant trois personnes différentes, sans avoir à demander la permission. Quand l’argent que je gagnais n’était que pour moi, quand je pouvais, le jour de paye, aller chez Zara et acheter des tonnes de vêtements sans culpabiliser. Quand je trouvais que mon deux-pièces de 24 m2 au pied de la Butte était le lieu de vie idéal. Quand je n’avais pas à négocier pour récupérer une case de la bibliothèque pour y fourrer mes livres. Quand je pouvais passer une journée entière devant la télé à regarder des films. Quand je pouvais sortir au débotté pour retrouver mes copines (que je n’ai plus vraiment le temps de voir), aller au musée, ou juste me promener. Parce qu’avant je pouvais me promener, j’avais du temps (malgré mes heures de cours et mon job étudiant). Du temps pour moi, pour découvrir plein de choses, pour m’amuser, pour décompresser…

Mais j’écris cette chronique avec, en face de moi, une petit fille de 6 mois dans son cosy qui gazouille en mangeant ses pieds, dans un hôtel sublime du Devon (en Angleterre) qui donne directement sur la mer que j’entends frapper contre les rochers. Depuis trois jours, cette petite fille me réveille si tôt le matin que je peux assister au lever du jour. Depuis 4 ans et demi je vis avec un petit garçon si curieux que grâce à lui j’ai déjà revu tous les films de la série Harry Potter au moins trois fois, j’ai redécouvert des choses telles que l’astronomie ou la mythologie grecque et que j’avais complètement délaissées depuis que je ne suis plus une enfant. Grâce à eux tous les jours sont joyeux, et je me projette dans le futur, plus vraiment dans le passé qui m’a toujours rendue un peu triste.
Et puis il y a mon Normand, leur papa. Grâce à lui j’ai découvert des parties du monde que je n’aurais jamais visitées seule. Grâce à lui je suis moi.

Tout ça pour dire que nous sommes allés au théâtre en amoureux. Nous sommes allés voir Réparer les vivants. Ca faisait bien un an que je n’étais pas allée au théâtre (moi qui aime beaucoup ça) et on a passé un moment un peu spécial.

Je pense que tout le monde sait désormais de quoi parle Réparer les vivants… Je n’avais pas lu le roman de Maylis de Kerangal à partir duquel la pièce a été adaptée par Emmanuel Noblet parce que je n’en avais pas envie. Maintenant que j’ai vu la pièce je n’ai toujours pas envie de lire le livre mais je regarderais bien le film, juste pour voir.

Bref. Ce spectacle est incroyable. Eblouissant, sublime, fascinant, passionnant, intelligent… Je ne sais pas quels adjectifs positifs ne correspondraient pas… Ah si. Réjouissant. Oui parce que Réparer les vivants est plutôt très déprimant.
Mais l’interprétation (seul en scène) d’Emmanuel Noblet est fascinante par sa retenue, par sa justesse, son intelligence. Il parvient même à nous faire sourire (parfois)!

Enfin, j’ai parlé de mes enfants pour commencer, impossible de finir sans y revenir… Réparer les vivants pose la question du don d’organes. Réparer les vivants vous pose la question ultime, la plus inacceptable qui soit : si votre enfant décède par accident et si les prélèvements sont possibles, donnerez-vous votre accord? Mais Réparer les vivants vous invite aussi à vous poser cette même question (soudain moins dure quand il n’est plus question de votre enfant) : Et vous, êtes-vous d’accord pour que l’on prélève vos organes?
On sait les vies que ces organes devenus inutiles peuvent sauver, mais on ne sait pas comment chacun fonctionne, comment les relations dans les couples, dans les familles se sont construites, de quoi elles sont faites. Quelles peurs, quels liens affectifs, quel amour lient les gens. Parce que tous ces ponts, toutes ces « sutures » (comme on en parle en littérature, pour les deux univers de W ou le souvenir d’enfance par exemple) sont différentes chez les uns et chez les autres. Et une telle question, posée comme elle l’est par Emmanuel Noblet, dans tout ce qu’elle a de grave, réveille notre sensibilité et appuie vraiment, mais sans en avoir l’air, « là où ça fait mal ».
Parce qu’une fois qu’on n’est plus là, restent les vivants. Une fois que le présent est passé, reste le futur.

Comment je lis #2

Dans la dernière chronique j’ai décrit de façon un peu conceptuelle ma façon de lire les livres. J’ai parlé de la différence entre la lecture passive et la lecture active.

Cette fois, ce sera plus court! Je vais répondre à cette question (que je me suis posée à moi-même parce que je suis un esprit libre) de façon un peu plus SIMPLE/BASIQUE.

Je mets mes lunettes (j’en ai deux paires différentes parce que j’aime bien changer) et je lis un peu partout…

  • Chez moi : je lis dans mon canapé (avec la télé en mute, je ne sais pas vraiment pourquoi mais c’est comme ça). Je lis aussi au lit, mais généralement je m’endors assez vite (je suis fatiguée) – d’ailleurs je lis parfois à la lumière de la lampe torche de mon iPhone, ce qui n’est pas l’idéal, mais je ne veux pas réveiller les autres (je pense depuis un bout de temps à m’acheter ces petites lampes qu’on clippe au livre mais je ne le fais jamais).
  • Dans les transports en commun : debout ou assise, je m’en fiche. Je n’aime juste pas qu’on parle juste à côté de moi (cf. Chronique #1).
  • Dans les transports longue distance : je ne lis jamais aussi bien que dans un train ou à bord d’un avion… Mais je n’en ai pas l’occasion tous les jours.
  • Dans les cafés : il n’y a rien que j’aime mieux que de lire en buvant un grand crème et en fumant une cigarette en terrasse (chauffée ou non, c’est fonction de la saison). Mais là encore, je suis souvent déstabilisée par les conversations autour de moi (parfois elles sont vraiment intéressantes et il m’est donc impossible de me concentrer).

Je ne lis pas…

  • En voiture (ça me donne mal au coeur)
  • Dans les cars (idem)
  • En bateau (idem)
  • En marchant (risque de se prendre des murs, de rentrer dans les gens, de dévaler les escaliers sur les fesses…)
  • Dans les salles d’attente / à l’hôpital (généralement, quand je suis dans une salle d’attente c’est parce que je suis malade ou parce que je crains d’être malade DONC je suis stressée DONC je ne peux pas faire autre chose que stresser – activité à temps plein. Il y a aussi l’attente chez l’esthéticienne mais là aussi j’anticipe ma souffrance DONC je ne lis pas non plus)
  • Au bureau (…)
  • Chez les autres (je n’ai jamais essayé mais J’IMAGINE que c’est quelque chose qui ne se fait pas vraiment – genre vous êtes invité à dîner, vous vous ennuyez, vous sortez votre bouquin… Je sais pas…)
  • Sur la plage (ça abime les livres, le sable – et puis le soleil me gêne)

Mais en vrai, l’endroit où je préfère lire, c’est quand même dans mon lit!