Les « Piles à Lire » nous gâchent-elles le plaisir ?

Quand je vois tous ces livres qui s’entassent au pied de ma bibliothèque, je suis souvent désespérée. J’essaie de me rassurer en allant voir celles des autres (en tapant #PAL ou #bookstack dans l’outil de recherche d’Instagram – pour ceux qui ne sont pas familiers du procédé) mais en fait « y a rien à faire ». La culpabilité m’étreint, je compte les ouvrages et j’arrive toujours à la même conclusion : sans rien acheter, j’ai de quoi lire tranquille pendant des années. Ca pourrait être cool, c’est juste déprimant.

Je passe par des phases « j’arrête d’acheter et d’accumuler, maintenant je lis ce que j’ai dans mes piles pour les faire descendre » mais je me suis rendu compte que dans ces moments-là, je ne fais pas les choses correctement.
Je m’explique.
Quand la culpabilité me prend, je décide de faire preuve d’efficacité. Concrètement, ça veut dire que je sélectionne les livres les plus courts et que je les lis le plus vite possible pour pouvoir les transférer de ma pile à la bibliothèque (douce rêverie : je n’ai plus de place dans ma bibliothèque…). Je me retiens d’aller dans les librairies que j’aime, je n’achète pas les livres qui me font envie parce que je me dis que je risque de ne pas les lire assez tôt… Or ce n’est pas, mais alors pas du tout, une chose à faire.
Déjà, en lisant les livres trop vite et pour les mauvaises raisons, en n’achetant pas ceux qui me font envie, je passe à côté de certains de ces livres, de ceux qui demanderaient plus de temps, qui mériteraient une lecture plus étalée et un investissement plus important. Et puis, surtout, je mets d’office de côté les plus gros volumes.

C’est un peu le problème avec les blogs. Je ne vous apprendrai rien en vous disant que c’est en produisant du contenu qu’on gagne en visibilité, qu’on fidélise ses lecteurs, qu’on obtient un meilleur référencement… Il faut produire (et je ne parle même pas des fils Instagram…). Et quand on ne fait pas ça à temps plein, on est vite rattrapé par le cours des événements et par la rapidité de ce temps qui passe, toujours trop vite. Les jours, eux aussi, passent et me rappellent que je n’ai rien écrit. J’ai lu, mais pas assez pour pouvoir en dire quoi que ce soit. Je ne suis pas particulièrement impatiente mais je suis d’un naturel angoissé. Alors même ici j’angoisse. Je ne veux pas écrire n’importe quoi, je ne veux pas non plus lire n’importe quoi. Et pourtant j’ai envie que ce blog vive !

Alors j’essaie de me rappeler que je lis pour vivre des choses, pour m’extraire de la réalité souvent. J’aime ça et j’aime aussi raconter ces expériences, à chaque fois différentes. J’aime avoir un endroit pour crier mon amour pour un titre, ma déception pour un autre. J’aime bien, aussi, pouvoir écrire des chroniques comme celle-ci, qui disent un peu ce que je suis.

Alors je vais essayer de continuer à alimenter ce blog aussi régulièrement que possible. Mais je vais surtout essayer de lire de façon intelligente et peut-être plus spontanée, moins efficace peut-être. Il y aura peut-être d’autres moments de vacance, d’improductivité totale… mais au fond, c’est pas bien grave !

Pourquoi lire en VO?

Pourquoi lire en VO aujourd’hui, alors que les traductions sont quasi instantanées? C’est vrai que la question se pose.

De façon assez conventionnelle, j’ai commencé à « lire en anglais » quand j’ai entamé ma licence de Lettes modernes « mineure anglais ».
(Point études fortement dispensable : « Lettres modernes mineure anglais » veut dire que je suivais tous les cours de Lettres modernes, plus la moitié du cursus de licence d’anglais. Au final le diplôme équivaut à un double diplôme. D’ailleurs, si certains pensent entrer à la fac, je recommande vivement ces cursus à valeur ajoutée. J’ai étudié à Paris VII et j’ai pu, en plus de cette mineure suivre un parcours métiers du livre pendant un an et un parcours métiers de l’écrit pendant une autre année. J’ai énormément appris et découvert pendant les 5 ans qu’ont duré la première partie de mes études, menant au Master II de recherche, en Lettres (parce qu’en 4e année on doit choisir pour se concentrer sur une discipline particulière) sur lequel j’ai après rebondi pour intégrer un autre Master à Nanterre.)

Donc pendant les trois années que ce cursus initial a duré, j’ai suivi des cours de littérature américaine et d’autres de littérature britannique (entre autres). J’étais, en ce qui me concerne, plus fan du premier que du second (et mes notes s’en ressentaient). Mais ça tenait beaucoup aux professeurs qui s’occupaient de ces cours et à leur contenu, à la façon dont ils étaient pensés.
Je ne sais pas si c’est étonnant, mais la façon de faire découvrir la littérature américaine avait quelque chose qui m’a semblé bien plus dynamique, bien plus excitant. On étudiait la modernité: Kurt Vonnegut, Raymond Carver, Faulkner, Baldwin… On découvrait des mondes qui nous étaient totalement étrangers. Je me rends compte qu’on n’a pas vraiment étudié de livres écrits par des femmes (à part L’Eveil de Kate Chopin – une merveille). Mais je me suis bien rattrapée depuis ! (poke Toni Morrison, Siri Hustvedt, Joyce Carol Oates… j’en passe et des meilleures.)

Bref. C’est là que j’ai commencé à lire en anglais parce que je n’avais pas le choix. J’aurais pu aller acheter les traductions mais ça aurait été de la triche, et puis j’ai toujours été sérieuse donc quand on me disait de lire en anglais, je lisais en anglais.
Et en fait, je me suis rendu compte qu’il n’y a rien à faire : il n’y a rien de mieux que de découvrir un texte dans sa version originale.
Parfois on ne s’en rend pas compte, mais la traduction a souvent bien du mal à restituer le rythme d’origine. (Quand on s’en rend compte, c’est qu’on est heurté, que la traduction est vraiment mauvaise. Ces derniers temps, j’ai vécu ça avec la littérature scandinave, surtout les polars…) Et l’ambiance même est différente, modifiée par le passage d’une langue à une autre. Parce que quand on lit en anglais, on est malgré soi transporté dans un univers différent, dans un pays et une culture qui ne sont pas les nôtres, de façon bien plus naturelle que quand on lit le même texte dans notre langue, qui n’est pas celle du récit. La transposition forcée appose un filtre sur l’image qui se crée à la lecture d’un texte. La substance en est parfois brouillée. Elle en est presque toujours appauvrie.

Je me pose parfois la question, quand je lis un roman ou un essai anglais ou américain : « Est-ce qu’en français ce serait aussi bon? » ou « Est-ce qu’en français je trouverais ça bien écrit? ». Le fait est que je ne parviens presque jamais à me répondre.
Il y a donc pour moi deux catégories distinctes : les livres en anglais (anglais, américains, écossais…) et les français.
Du coup, tous les ouvrages que j’ai lus, traduits de langues que je ne maîtrise pas (ou pas assez pour les lire), je les classe dans les limbes. Une zone grise et incertaine. Car je sais que je rate quelque chose en ne les lisant pas dans leur version originale et en même temps je ne sais absolument pas ce que je rate puisque je ne connais pas la langue. Parce que chaque langue est différente, il me semble que chacun des univers afférents l’est aussi (ou bien est-ce plutôt l’inverse, au départ?).
Ainsi, l’imaginaire russe n’est pas l’imaginaire français (ni même européen, au sens large). J’ai beau lire et relire Tolstoï, Dostoïevski, Boulgakov et leurs copains, j’ai beau prendre tant et tant de plaisir, je sais que je ne saisis qu’un pan du tableau. Que tout ce qui est hors-champ m’échappe et m’échappera toujours tant que je ne maîtriserai pas le russe (et ça risque de durer!). Parce que maîtriser une langue, c’est au moins entrevoir tout ce que cette langue recouvre et induit.

L’humour étranger, par exemple, est difficile à capter. Quand un anglais ou un américain me fait une blague, je ne ris que rarement, et je ne comprends jamais du premier coup. La réciproque est sans doute encore plus vraie (mais je ne sais pas, je me fais généralement tellement rire moi-même que je me perds dans mon propre rire – j’ai l’humour égoïste).

Donc depuis des années maintenant, j’essaie d’acheter et de lire les romans écrits en anglais dans leur version originale. Parfois, la lecture est un peu « challenging », ça a été le cas dernièrement avec The Standing Chandelier de Lionel Shriver (et c’est assez exaltant de découvrir des tournures auxquelles on n’est pas habitué, d’apprendre un mot dont on ignorait absolument l’existence), et parfois je lis vite, avec beaucoup d’aisance, comme si c’était ma langue que je lisais (cf. Release de Patrick Ness).

 

Je suis allée au théâtre!

Il y a quelques semaines maintenant, je suis allée au théâtre.
C’était un vendredi soir, je suis rentrée du bureau, je me suis occupée des enfants (parce que oui, j’ai 29 ans mais j’en ai déjà deux), j’ai attendu que mon Normand rentre puis on a attendu la baby-sitter et puis on est sortis. Je ne me suis même pas changée, ni remaquillée.
Alors j’ai repensé à avant, quand j’étais plus jeune, quand je n’avais pas encore d’enfants, pas de bureau auquel me rendre tous les jours… Quand j’avais encore l’énergie pour me changer quatre fois par jour, me faire des brushings comme chez le coiffeur, des smoky eyes élaborés. Quand mes tenues avaient un sens, quand j’avais le temps de choisir le sac à main qui irait le mieux avec ce que je porterais.
Quand j’avais le temps de lire un livre de bout en bout sans être dérangée, quand je pouvais sauter le dîner et m’endormir devant la télé. Quand je pouvais décider d’aller prendre mon petit-déjeuner au café d’en bas sans avoir à mettre au courant trois personnes différentes, sans avoir à demander la permission. Quand l’argent que je gagnais n’était que pour moi, quand je pouvais, le jour de paye, aller chez Zara et acheter des tonnes de vêtements sans culpabiliser. Quand je trouvais que mon deux-pièces de 24 m2 au pied de la Butte était le lieu de vie idéal. Quand je n’avais pas à négocier pour récupérer une case de la bibliothèque pour y fourrer mes livres. Quand je pouvais passer une journée entière devant la télé à regarder des films. Quand je pouvais sortir au débotté pour retrouver mes copines (que je n’ai plus vraiment le temps de voir), aller au musée, ou juste me promener. Parce qu’avant je pouvais me promener, j’avais du temps (malgré mes heures de cours et mon job étudiant). Du temps pour moi, pour découvrir plein de choses, pour m’amuser, pour décompresser…

Mais j’écris cette chronique avec, en face de moi, une petit fille de 6 mois dans son cosy qui gazouille en mangeant ses pieds, dans un hôtel sublime du Devon (en Angleterre) qui donne directement sur la mer que j’entends frapper contre les rochers. Depuis trois jours, cette petite fille me réveille si tôt le matin que je peux assister au lever du jour. Depuis 4 ans et demi je vis avec un petit garçon si curieux que grâce à lui j’ai déjà revu tous les films de la série Harry Potter au moins trois fois, j’ai redécouvert des choses telles que l’astronomie ou la mythologie grecque et que j’avais complètement délaissées depuis que je ne suis plus une enfant. Grâce à eux tous les jours sont joyeux, et je me projette dans le futur, plus vraiment dans le passé qui m’a toujours rendue un peu triste.
Et puis il y a mon Normand, leur papa. Grâce à lui j’ai découvert des parties du monde que je n’aurais jamais visitées seule. Grâce à lui je suis moi.

Tout ça pour dire que nous sommes allés au théâtre en amoureux. Nous sommes allés voir Réparer les vivants. Ca faisait bien un an que je n’étais pas allée au théâtre (moi qui aime beaucoup ça) et on a passé un moment un peu spécial.

Je pense que tout le monde sait désormais de quoi parle Réparer les vivants… Je n’avais pas lu le roman de Maylis de Kerangal à partir duquel la pièce a été adaptée par Emmanuel Noblet parce que je n’en avais pas envie. Maintenant que j’ai vu la pièce je n’ai toujours pas envie de lire le livre mais je regarderais bien le film, juste pour voir.

Bref. Ce spectacle est incroyable. Eblouissant, sublime, fascinant, passionnant, intelligent… Je ne sais pas quels adjectifs positifs ne correspondraient pas… Ah si. Réjouissant. Oui parce que Réparer les vivants est plutôt très déprimant.
Mais l’interprétation (seul en scène) d’Emmanuel Noblet est fascinante par sa retenue, par sa justesse, son intelligence. Il parvient même à nous faire sourire (parfois)!

Enfin, j’ai parlé de mes enfants pour commencer, impossible de finir sans y revenir… Réparer les vivants pose la question du don d’organes. Réparer les vivants vous pose la question ultime, la plus inacceptable qui soit : si votre enfant décède par accident et si les prélèvements sont possibles, donnerez-vous votre accord? Mais Réparer les vivants vous invite aussi à vous poser cette même question (soudain moins dure quand il n’est plus question de votre enfant) : Et vous, êtes-vous d’accord pour que l’on prélève vos organes?
On sait les vies que ces organes devenus inutiles peuvent sauver, mais on ne sait pas comment chacun fonctionne, comment les relations dans les couples, dans les familles se sont construites, de quoi elles sont faites. Quelles peurs, quels liens affectifs, quel amour lient les gens. Parce que tous ces ponts, toutes ces « sutures » (comme on en parle en littérature, pour les deux univers de W ou le souvenir d’enfance par exemple) sont différentes chez les uns et chez les autres. Et une telle question, posée comme elle l’est par Emmanuel Noblet, dans tout ce qu’elle a de grave, réveille notre sensibilité et appuie vraiment, mais sans en avoir l’air, « là où ça fait mal ».
Parce qu’une fois qu’on n’est plus là, restent les vivants. Une fois que le présent est passé, reste le futur.

Comment je lis #2

Dans la dernière chronique j’ai décrit de façon un peu conceptuelle ma façon de lire les livres. J’ai parlé de la différence entre la lecture passive et la lecture active.

Cette fois, ce sera plus court! Je vais répondre à cette question (que je me suis posée à moi-même parce que je suis un esprit libre) de façon un peu plus SIMPLE/BASIQUE.

Je mets mes lunettes (j’en ai deux paires différentes parce que j’aime bien changer) et je lis un peu partout…

  • Chez moi : je lis dans mon canapé (avec la télé en mute, je ne sais pas vraiment pourquoi mais c’est comme ça). Je lis aussi au lit, mais généralement je m’endors assez vite (je suis fatiguée) – d’ailleurs je lis parfois à la lumière de la lampe torche de mon iPhone, ce qui n’est pas l’idéal, mais je ne veux pas réveiller les autres (je pense depuis un bout de temps à m’acheter ces petites lampes qu’on clippe au livre mais je ne le fais jamais).
  • Dans les transports en commun : debout ou assise, je m’en fiche. Je n’aime juste pas qu’on parle juste à côté de moi (cf. Chronique #1).
  • Dans les transports longue distance : je ne lis jamais aussi bien que dans un train ou à bord d’un avion… Mais je n’en ai pas l’occasion tous les jours.
  • Dans les cafés : il n’y a rien que j’aime mieux que de lire en buvant un grand crème et en fumant une cigarette en terrasse (chauffée ou non, c’est fonction de la saison). Mais là encore, je suis souvent déstabilisée par les conversations autour de moi (parfois elles sont vraiment intéressantes et il m’est donc impossible de me concentrer).

Je ne lis pas…

  • En voiture (ça me donne mal au coeur)
  • Dans les cars (idem)
  • En bateau (idem)
  • En marchant (risque de se prendre des murs, de rentrer dans les gens, de dévaler les escaliers sur les fesses…)
  • Dans les salles d’attente / à l’hôpital (généralement, quand je suis dans une salle d’attente c’est parce que je suis malade ou parce que je crains d’être malade DONC je suis stressée DONC je ne peux pas faire autre chose que stresser – activité à temps plein. Il y a aussi l’attente chez l’esthéticienne mais là aussi j’anticipe ma souffrance DONC je ne lis pas non plus)
  • Au bureau (…)
  • Chez les autres (je n’ai jamais essayé mais J’IMAGINE que c’est quelque chose qui ne se fait pas vraiment – genre vous êtes invité à dîner, vous vous ennuyez, vous sortez votre bouquin… Je sais pas…)
  • Sur la plage (ça abime les livres, le sable – et puis le soleil me gêne)

Mais en vrai, l’endroit où je préfère lire, c’est quand même dans mon lit!

Comment je lis?

Alors voilà, quand j’ai écrit la dernière chronique « Comment choisir ses livres? », je me suis rendu compte qu’au-delà du désir qui pré-existait à l’achat d’un livre, il y avait aussi autre chose qui influençait ma lecture (et mon rythme de lecture).

Il y a, pour moi, deux types de livres : ceux que je lis d’un trait, en quelques heures, en un jour ou deux; et puis il y a les autres, ceux dont la lecture me prend plus de temps (parfois des mois). Qu’est-ce qui fait la différence?

Bien sûr, ma première réaction, c’est de me dire que ça dépend du livre. On aurait tendance à penser que les livres les plus courts sont ceux qu’on lit le plus rapidement mais ce n’est pas toujours vrai (même si ça l’est souvent).
Si j’ai lu Heather par-dessus toutd’une traite, en quelques heures, je n’ai toujours pas fini La Chambre des époux d’Eric Reinhardt (pas beaucoup plus long – mais il attend sur ma table de nuit depuis sa sortie en septembre). Alors que le premier m’a fascinée, j’ai plus de mal avec le second. C’est surtout une histoire de narration : il y a des rythmes dans l’écriture qui nous prennent plus que d’autres. Et puis il y a l’histoire en elle-même, la morale qui en émane ou non… Là, je lis La Nature des choses de Charlotte Wood, génial mais tellement dur (sombre, violent) que je ne me jette pas dessus dès que j’ai une seconde. J’ai mis 6 mois à lire Si c’est un homme quand j’étais au lycée, record jamais égalé de mon côté… Certains thèmes sont si lourds qu’on a vraisemblablement besoin de faire des pauses.

J’ai aussi deux façons de lire : une lecture passive et une lecture active.

La lecture passive concerne surtout les romans pas trop compliqués, ceux dont la lecture est simple parce que le style est simple, l’histoire structurée de façon claire voire évidente. Les thèmes sont généralement légers (ou en tout cas, ils me touchent moins). Ce sont les lectures qui me portent, celles qui demandent peu d’efforts de la part du lecteur. Par exemple, Summer de Monica Sabolo ou Romain Gary s’en va-t-en guerre de Laurent Seksik.

Définir la lecture active est moins compliqué, il s’agit de celle qui demande à ce qu’on s’investisse, qu’on réfléchisse en lisant. Ce sont les textes qui me font repousser mes limites et qui me demandent, de fait, plus d’énergie et plus de temps. Pour l’exemple, je citerais Qu’est-ce que la misogynie de Maurice Daumas que je lis par intermittence depuis presque deux semaines.

Je n’ai pas de rythme particulier, je peux passer des mois à ne lire que des romans et enchaîner deux ou trois essais à la suite (plus ou moins pointus). Mais ce qui est sûr, c’est que quand je suis triste ou un peu déprimée, je me réfugie toujours, c’est inévitable, dans un bon polar! Alors la prochaine fois, c’est décidé, je parlerai polars et romans noirs.

« Aimez-vous lire? »

« Aimez-vous lire? », sujet de rédac’ proposé par ma prof de français de 4e avant les vacances de la Toussaint. Je devais avoir quoi, 13 ou 14 ans et je n’aimais pas lire. Mais c’était aussi l’époque où tout le monde s’en foutait, on parlait de tout sauf de littérature dans la cour de récré, donc c’était pas grave. Et puis je n’étais pas « populaire » alors que j’aime lire ou non, ça n’allait pas changer la face du monde prépubère.
Quand je suis rentrée chez moi, après le collège ce jour-là, j’ai demandé à ma mère si je pouvais répondre franchement à la question qui m’était posée.
Etait-il acceptable de construire ma rédaction de français (qui allait être notée, on est en France les gars) sur un postulat anticlérical?
Etant donné que je ne me souviens plus de ce que ma mère m’a répondu, je vais énoncer les deux seules réponses qu’elle peut vraisemblablement m’avoir données : 1) oui (« il faut être honnête dans la vie » même si ça plombe ta moyenne générale) 2) Non (« La réponse est dans la question, enfin » levée d’yeux au ciel – si vous lisez ce post à voix haute précisez bien que je n’ai pas écrit « levez Dieu au ciel »).

Toujours est-il que j’ai hésité tout le long des vacances (comme je ne lisais pas, j’avais pas mal de temps pour me prendre la tête avec ce genre de trucs).
Devais-je avouer que je n’aimais pas lire ou devais-je mentir? Dans les deux cas je pouvais pondre le texte de l’année mais la deuxième solution était plus sûre, moins risquée. Je ne savais pas si répondre non à la question « aimez-vous lire? » vous enlevait d’office des points. J’avais peur de tomber dans un piège. Et comme je réfléchissais beaucoup à la question, j’ai fini par devenir complètement paranoïaque et par me dire, donc, que « si ça se trouve, elle me la fait à l’envers et elle me donnera une note encore meilleure si j’arrive à étayer mon raisonnement » comprendre: à expliquer qu’on pouvait ne pas aimer lire sans pour autant être un déchet.

Parce que quelques semaines plus tôt, on avait dû lire Dora Bruder de Patrick Modiano. J’avais beaucoup aimé (spoiler : je vais expliquer après pourquoi je pensais « ne pas aimer lire » alors qu’en fait j’adorais ça) mais un garçon de ma classe (un mec « pas populaire ») avait dit qu’il avait détesté parce qu’il n’y avait pas d’histoire. Bon, aujourd’hui je peux expliquer que c’était juste une erreur de vocable, que ce qu’il voulait dire par là c’était qu’il n’y avait pas d’ « action » mais sur le coup j’ai été interpellée parce que j’étais un peu d’accord. Et puis une fille de ma classe qui était comédienne (ce qui lui attirait un certain respect) avait explosé : « si tu cherches des histoires, tu n’as qu’à lire J’aime lire« . Sur le coup j’ai pris l’attaque pour moi. Je me suis dit que, mince, en fait si on cherchait de l’action dans les livres c’est qu’on était un enfant, qu’on était retardé quoi.
Tout ça pour expliquer pourquoi j’ai tant hésité à expliquer pourquoi je n’aimais pas lire. Et surtout pourquoi je pensais ne pas aimer lire. Parce que moi je cherchais bien des histoires dans ce que je lisais, j’aimais bien qu’il y ait un peu d’action même.

J’ai finalement écrit que je n’aimais pas lire parce que j’avais l’impression que ça me coupait du monde. Et je ne savais pas, en l’écrivant, que c’était la raison précise pour laquelle j’allais adorer ça. Le premier symptôme de la bibliophilie.
Car j’ai souvent constaté que les gens qui n’aiment pas vraiment la lecture ont du mal à rentrer dans un livre, à intégrer un récit à leur corps défendant. Certains lisent sans aimer ça, se forcent un peu parce qu’il est culturellement admis que « lire c’est chic » ou parce qu’ils n’ont rien d’autre à faire à un moment de leur vie.
Je vais prendre là l’exemple de mon frère qui s’est mis à lire vraiment cet été, dévorant plus de polars en un mois qu’il n’avait lu de livres en 25 ans. Il disait toujours « je ne suis pas un lecteur », il disait que le seul livre qu’il avait lu c’était Harry Potter. Il oubliait juste de préciser qu’il avait lu toute la série en français puis en anglais au moins trois fois. Mais il était admis qu’il n’était « pas un lecteur » puisqu’il n’avait lu « que » ça et ne passait pas sa vie avec un livre dans les mains. (Denis Podalydès, qui claironne qu’il ne lâche jamais ses livres, qu’il lit même en arpentant les couloirs du métro (impossible, j’ai testé et vous finissez toujours par rentrer dans quelqu’un ou dévaler un escalier sur les fesses) ou en achetant sa baguette, a fait beaucoup de mal à la littérature et aux lecteurs.)

On dit que c’est l’occasion qui fait le larron. Appliqué à la littérature ça donnerait : c’est le livre qui fait le lecteur. L’inverse est vrai aussi (cf. Ecole de la réception).

Quand il m’a fallu écrire cette rédaction, donc, j’ai expliqué pourquoi je ne voulais pas me couper de la vie. Je passais mes vacances chez ma grand-mère que j’adorais et je voulais savourer chaque seconde passée en sa compagnie. Ma grand-mère était elle-même une grande lectrice et je n’avais pas idée à l’époque que la lecture pourrait nous rapprocher encore un peu plus.

J’ai eu une des meilleures notes pour ce texte que j’ai écrit et que je n’ai pas gardé. Je regrette de ne pas pouvoir le relire aujourd’hui pour étayer un peu plus ma réflexion. Je suis sûre qu’il devait y avoir d’autres idées intéressantes sur la lecture et la possibilité ou non, pour l’adolescente que j’étais, de la concilier avec « la vie ».

Je vais finir avec la liste non exhaustive des livres que ma professeure m’a conseillé de lire après avoir lu ma rédaction (ce sont ceux dont je me souviens) et qui ont véritablement libéré la lectrice qui sommeillait en moi :

La Promesse de l’aube, Romain Gary
Le Père Goriot, Balzac
Manon Lescaut, Abbé Prevost
La Princesse de Clèves, Mme de Lafayette
La chambre des officiers, Marc Dugain
Un long dimanche de fiançailles, Sébastien Japrisot

Depuis cette courte liste, j’ai été transportée par de nombreux autres livres (romans, essais, biographies… je suis ouverte à toutes propositions littéraires) et si j’ai été insensible à certains, seule une dizaine de titres (en 15 ans c’est bien peu) m’a choquée par sa médiocrité ou sa mauvaise facture.

Le dernier livre qui m’a emportée et que je conseillerais aux lecteurs de plus de vingt ans (il n’y est pas question de pornographie, c’est juste qu’il me semble difficile à comprendre vraiment avant) est Bright Lights, Big City de Jay McInerney (qui est devenu un classique). Je l’ai lu en poche et en français parce que c’était la version que j’avais à ma disposition quand j’ai terminé LaLégende de Bruno et Adèle de Amir Gutfreund. J’avais envie d’un roman court et américain pour changer un peu d’air.

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ATTENTION ! Ne cherchez pas de résumé sur Internet, ça ne donne jamais envie, à se demander qui les écrit (les maisons d’édition concurrentes? – Non non, je n’adhère pas aux théories complotistes).

Les américains n’écrivent pas comme les autres, ils ont une énergie particulière dans la plume, ils parviennent à traduire une tension que les français échouent souvent à mettre par écrit (ou que nous échouons, nous lecteurs, à débusquer).
La langue y est pour quelque chose, le rythme même donne autre chose que ce à quoi nous sommes habitués.
Et c’est chez des auteurs comme Bret Easton Ellis et Jay McInerney, que cette nervosité se fait le plus palpable. Bright Lights, Big City agit comme un reportage : on suit un héros (qui n’a pas de nom) l’espace de quelques jours seulement. Il est correcteur-vérificateur au New Yorker, s’est fait larguer du jour au lendemain par son mannequin d’épouse, et souffre en somme de frustration aiguë. Il ne se sent pas à sa place, sous-employé par des supérieurs hiérarchiques médiocres et de mauvaise foi qui ne cherchent qu’à le coincer pour pouvoir le virer. Il aimerait écrire mais s’est vite découragé. Alors il fait la fête avec un ami, prend trop de drogue, boit trop…

Ce qui fonctionne, au-delà du rythme, c’est qu’on rentre dans sa peau. Et c’est probablement finalement à ça qu’on reconnaît un personnage et un texte réussis. Parce que quand on devient le personnage, on a bien du mal à le condamner. On a surtout du mal à le soupçonner et c’est ce qui fait la force et la violence des thrillers réussis qui nous exaltent. On en voudra un peu à l’auteur de nous avoir leurrés mais s’il est réussi, le twist final nous laissera cois et nous permettra de dire à nos amis « Achète-le, tu vas adorer ».

To be continued… 

Un peu de silence! (Et si on parlait de moi?)

J’ai deux enfants, un mari, un chat… et ce qui me manque le plus c’est le silence.

Le désordre, l’agitation, passent encore, mais ajoutez à ça le bruit incessant des gazouillis ajoutés aux tirs de pirate, avec Nick Cave en fond sonore, ponctué par les miaulements, le soir, quand on a une journée de travail dans la tête… ça fait beaucoup quand on aime le calme.

En vrai, quand j’écris ça je prends un raccourci erroné. Tous ces bruits que je viens de mentionner sont légitimes, ils ont leur raison. Moi-même d’ailleurs, de temps en temps, j’en fais, du bruit. Je crie parfois pour être obéie ou quand je suis vraiment en colère. Parfois je ris un peu fort (un peu gras aussi, paraît-il). Mais 90% du temps, je me classe plutôt dans la catégorie des silencieux ou des discrets, ceux qu’on aurait tendance à oublier. Quand j’atterris au bureau le matin, les gens ne m’entendent pas et s’inquiètent souvent, une heure après mon arrivée, de mon absence. D’ailleurs, ils sont toujours en train de se demander où je suis passée alors que je ne quitte mon bureau que pour sortir déjeuner ou fumer une cigarette juste en bas.

Les bruits du quotidien, ceux de la maison, sont en fait les seuls qui devraient être acceptables puisqu’ils sont les seuls qui nous sont directement destinés (enfin, en partie). Quand ma fille de 5 mois pleure, c’est qu’elle a faim, qu’elle est fatiguée, qu’elle a mal quelque part… c’est qu’elle a besoin que j’agisse, que je l’aide à accomplir les tâches qu’elle n’est pas elle-même en mesure d’accomplir.
Mon fils a besoin de mon attention, il veut que je m’intéresse à son jeu et j’en suis généralement heureuse. Le bruit qu’il fait dans son bain en simulant de terribles abordages au cours desquels nombre de Playmobils perdent la vie (ne vous inquiétez pas, ils ressuscitent toujours en un rien de temps) est signe de joie et me rassure (pas besoin de Prozac pour l’instant).
Mon chat, ce cancre félin, ne sait toujours pas ouvrir son sachet de pâtée, remplir son bol d’eau et renouveler ses réserves de croquettes (je vous épargne le sujet litière qui pue, je vous en prie) malgré mes encouragements répétés.
Et mon mec, eh bien mon mec est chez lui à la maison, il a envie d’écouter sa musique tranquille, c’est son silence à lui. Je ne devrais même pas remettre ça en question. Et pourtant je le fais, en moyenne un soir sur deux (le soir où je ne le fais pas c’est soit parce que je dors déjà, soit parce que j’aime bien la musique qu’il a choisie, pour une fois).

Ce qui est insupportable dans ces derniers bruits de la journée, ceux que je trouve en rentrant à la maison, c’est l’accumulation : ce gentil vacarme est insupportable parce qu’il a été précédé d’une dose intolérable de bruit qu’on n’a pas demandé et qui ne nous concerne pas, mais alors pas du tout, tout au long de la journée.

Exemple : Je ne téléphone pas dans le métro. Ca me semble normal: je ne veux pas que toute la rame partage ma vie (mon espace vital c’est déjà trop), mais surtout, je ne vois pas pourquoi je dérangerais les autres alors que dix minutes plus tard je serai dans la rue où je ne gênerai personne. Et il est vraiment très rare qu’une conversation téléphonique ne puisse pas attendre au moins une dizaine de minutes. Pourtant, tous les jours, matin et soir, au moins un de mes voisins de trajet me fait partager ses problèmes de boulot, son piètre coup d’un soir de la veille ou le suicide raté de son animal domestique.
En plus (ça c’est bonus), ces gens m’empêchent impunément de lire (la seule maigre satisfaction que je tire à prendre les transports en commun étant de pouvoir lire tranquille une petite heure dans la journée). Je ne comprendrai jamais pourquoi à chaque fois que quelqu’un veut passer un coup de fil dans le métro il se colle toujours à celui ou celle qui s’acharne à vouloir avancer dans sa lecture. C’est ce qui me les rend particulièrement impardonnables. Les gens qui lisent ne sont pas sourds.

Autre exemple : je ne crie pas dans les couloirs du bureau. Quand je cherche un(e) collègue, soit je l’appelle (le téléphone, dans un espace privé, peut être un allié du silence) soit je me déplace jusqu’à son bureau pour lui parler. Là où je travaille, ça crie dans tous les sens, toute la journée. Comme si leur vie dépendait de ces quelques secondes gagnées (qu’ils n’ont pas perdues à se déplacer donc).

Dernier exemple : il me semble que l’usage du klaxon est limité par la loi. A Paris, ça tut-tut dans tous les sens. Même moi, piétonne qui ne traverse que quand le petit bonhomme est vert et réprimande sévèrement mes amis qui traversent en dehors des clous (pourquoi risquer sa vie bêtement, je vous le demande), je me fais régulièrement klaxonnée. Je ne dois pas traverser assez vite, à moins que je sois daltonienne depuis que j’ai acquis l’usage de la marche sans jamais être diagnostiquée.

Bref, j’ai envie de hurler sur tous ces gens qui m’agressent à coup de bruit toute la sainte journée, mais même ça je ne le fais pas. Je reste calme, j’essaie de faire le vide. Je ne suis pas surhumaine, je ne suis pas sous anxiolitique et j’y arrive. Alors pourquoi pas le reste du monde? 

Ca fait des années que j’essaie d’en parler autour de moi mais je trouve peu de gens pour me comprendre. Il semble qu’on ne soit pas nombreux à passer à côté du plaisir du bruit.

Or il y a un mois ou deux, nous sommes partis tous les quatre (sans le chat, faut pas pousser) en Angleterre. Et comme toujours quand je me retrouve à l’étranger, dans un pays anglophone (je parle anglais couramment, je me dépatouille avec l’italien mais c’est tout), j’ai pris le temps de visiter les quelques librairies indépendantes qui se présentaient sur notre chemin.
J’ai rapporté quelques livres en soute parmi lesquels « Silence » de Erling Kagge. (Je ne mentionne que très brièvement le crève-cœur que c’est de devoir se limiter dans le nombre de livres que l’on rapporte)

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Je ne savais absolument pas de quoi il s’agissait mais le titre était fait pour attirer des idéalistes tels que moi. Je ne vais pas mentir, je suis aussi un peu superficielle, et j’ai été attirée par la beauté extérieure du livre (il n’y a pas que la beauté intérieure dans la vie), un petit format relié à couverture bleu nuit (qui ne rentre en fait pas du tout dans ma bibliothèque – il est beaucoup trop petit par rapport aux autres, c’est pas très joli au final, comme quoi la beauté est toujours affaire de contexte).

Erling Kagge est un explorateur norvégien qui a, une fois dans sa vie, passé 50 jours seul à parcourir l’Antarctique avec une radio cassée. Ça vous plante son homme. (Moi j’aimerais bien mais j’ose pas, j’ai peur d’avoir faim, d’avoir froid…)

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Dans la vie de tous les jours, il travaille dans l’édition, au milieu du tumulte que l’on connaît tous (surtout quand on habite une grande ville). Il a un téléphone portable, un ordinateur, des enfants, il conduit… il vit dans le bruit. Et il ne s’en plaint pas (contrairement à moi). Pour lui, ce vacarme est un fait qu’il faut accepter et avec lequel nous devons apprendre à vivre (à défaut de savoir vivre avec de façon innée).

Dans ce petit essai, il raconte comment ses explorations (surtout en solo), l’aident à faire une pause, et comment elles l’accompagnent au quotidien. Il décrit ses stratagèmes pour se couper (quelques minutes suffisent) du monde et se recentrer. Il explique comment trouver un équilibre.

Pour résumer, il redonne de l’espoir à ceux qui, comme moi, désespèrent de retrouver un peu de calme et de silence dans le brouhaha de la vie. Le dire est un cliché, l’écrire c’est encore pire mais… « ça fait du bien ! »