Review #18 / « La Coupure » : Fiona Barton, future reine du thriller psychologique ?

La coupure, c’est une coupure de presse sur laquelle tombent Kate Waters, éminente journaliste du Daily Post qui peine à trouver des enquêtes dignes de ce nom et Emma Massingham, employée dans une maison d’édition en souffrance.
La coupure fait état de la découverte d’un petit squelette de bébé au beau milieu d’un chantier. Et si l’instinct de Kate la pousse à creuser cette micro-histoire dans laquelle elle pressent qu’il se loge un peu plus qu’un chien écrasé, les quelques lignes propulsent Emma bien des années en arrière, mettant en danger sa santé psychique plus que fragile.
À ces deux femmes vient s’ajouter Angela dont le bébé a été enlevé à la maternité il y a une trentaine d’années et qui n’a jamais été retrouvé.

Les trajectoires de ces trois femmes, initialement mues par des motivations différentes, vont se rejoindre autour de la figure de ce bébé enterré sous une jardinière. L’enquête de Kate et celle de la police vont remuer des blessures profondes chez Emma et Angela mais elles vont également mettre au jour des meurtrissures jamais énoncées chez d’autres femmes dont les voix vont venir rejoindre le trio.

La Coupure, plus qu’un très bon thriller psychologique, est un roman choral sur ce que ça peut être d’être une femme, une jeune fille et une mère. Le récit questionne la possibilité d’une parole face à la tragédie, mais aussi la possibilité de survivre quand on a été confronté(e) au pire.

La Coupure s’inscrit donc naturellement dans la lignée de La Veuve, premier et superbe thriller psychologique de Fiona Barton dont l’expérience du milieu journalistique apporte une densité plus qu’appréciable au récit.
Si l’auteure continue à monter en puissance comme ces deux thrillers psychologiques semblent le présager, le troisième fera sûrement d’elle l’un des meilleurs auteurs du genre.

La Coupure, de Fiona Barton
Fleuve Noir, 2018, 477 pages, 20,90 €

Review #17 / « Scandale à la porcherie », de Marcela Iacub

« Analyse d’une révolte contre l’inégalité sexuelle », c’est le sous-titre de cet essai de Marcela Iacub que je connaissais de loin à cause du livre qu’elle avait écrit sur son « histoire » avec DSK (Belle et Bête, Stock, 2013). Ce livre se présente comme une analyse des événements de l’année passée : #MeToo et #balancetonporc. Le sujet n’est donc pas inintéressant, il avait même tout pour me donner envie de le lire. Seulement voilà, l’analyse est convenue, dépassant rarement le résumé de faits que l’on connaît tous. On n’est à aucun moment surpris par une interprétation nouvelle ou profonde du phénomène. Tout ce qu’on aurait attendu de l’auteure, qui est aussi et même surtout directrice de recherche au CNRS, manque à cet essai qui reste à la surface, sans jamais apporter un regard neuf sur le phénomène qui nous a passionné(e)s pendant des mois. Le choix des tweets en annexe à la fin de l’ouvrage est d’ailleurs questionnable.
Rien de nouveau sous le soleil, donc. À part peut-être la dernière partie, franchement rafraîchissante par rapport au reste de l’ouvrage, qui constitue l’épilogue (« De la révolte à la révolution »), dans laquelle Marcela Iacub propose un nouveau système public d’aide aux parents (et donc aux mères) et de prise en charge de l’enfant, questionnant par là la notion même de parentalité telle que nous la vivons.

Scandale à la porcherie, Analyse d’une révolte contre l’inégalité sexuelle, de Marcela Iacub
éd. Michalon, 2018, 126 pages, 15€

Livres en VO #1 / « An American Marriage », de Tayari Jones

C’était un cadeau d’anniversaire.

J’avais repéré An American Marriage sur les comptes de blogueuses anglo-saxonnes que je suis sur Instagram : elles en parlaient toutes comme d’un super roman. Et puis en juillet, j’avais remarqué que ma voisine de devant (une jeune femme blonde qui voyageait avec un enfant), dans l’avion, le lisait avec frénésie. J’ai toujours bien aimé m’inspirer d’inconnu(e)s, que ce soit pour des vêtements, des chaussures, des livres, des restaurants… Quand j’entends quelqu’un que je ne connais pas faire référence à quelque chose que je ne connais pas, ça me donne envie de le découvrir. Je pense que ça me donne l’impression de partir un peu à l’aventure. Et ça fait de cette découverte quelque chose qui ne m’appartient qu’à moi puisque je ne reverrai jamais la personne qui m’a inspirée. Ça marche d’ailleurs rarement avec les gens que je connais. Quand ils me conseillent quelque chose ça me coupe l’envie… Et c’est toujours un peu vexant pour eux. Peut-être parce que le fait que quelqu’un que je connais le connaisse aussi rend la chose un peu moins excitante.

Donc quand je suis rentrée à Paris au milieu de l’été, je ne pensais qu’à ce livre : An American Marriage. Je ne savais absolument pas de quoi il parlait, quelle en était « l’histoire ». Donc quand on m’a demandé ce que je voulais pour mon anniversaire, j’ai dit « An American Marriage ». J’aurais pu le commander sur Amazon mais j’ai complètement perdu le plaisir de commander des livres sur Internet. C’est peut-être parce que je vieillis, mais j’ai de plus en plus besoin que l’obtention de chaque livre que je lis soit une histoire en elle-même.

J’ai attendu quelques semaines avant de l’ouvrir parce que je traversais une période un peu étrange où je ne me sentais aucune disponibilité pour la lecture. Et puis dès que je l’ai ouvert (avec une excitation qui rappelle celle qui nous anime quand on déballe enfin un cadeau qu’on a attendu plusieurs minutes pour ouvrir) j’ai été complètement prise par le récit.

Il s’agit d’un roman en grande partie épistolaire. Je ne le savais pas, et heureusement parce que c’est une forme qui me fait toujours un peu peur, sans raison d’ailleurs puisque je ne me souviens pas d’un roman par lettres que je n’aurais pas aimé. Je parlais dernièrement avec des amis de ma passion pour Les Liaisons dangereuses que j’ai, du coup, envie de relire.

An American Marriage (qui n’est pas encore traduit en français) raconte l’histoire d’un couple d’afro-américains mariés depuis un peu plus d’un an, Roy et Celestial, qui doivent se rendre chez les parents de l’homme pour un weekend. Comme ils ne veulent pas dormir chez les parents de Roy, ils prennent une chambre dans un motel des alentours. Et pendant la nuit, alors qu’ils viennent de se disputer, Roy décide de sortir de la chambre pour aller chercher de la glace au distributeur du couloir. Il y fait la rencontre d’une femme qui pourrait être sa mère et à qui il raconte la dispute. La femme est gentille et le rassure. Il rentre à la chambre, se couche auprès de sa femme. Mais le lendemain ils sont réveillés par la police qui les sort du lit au petit matin pour arrêter Roy que la femme qu’il a rencontrée dans la nuit accuse de l’avoir violée.
Le roman raconte l’incarcération de Roy, comment cette épreuve va mettre leur jeune couple en péril.

C’est un roman formidable sur le couple, le mariage, la fidélité, l’amitié, la famille, la situation des afro-américains aux Etats-Unis aujourd’hui… Tayari Jones, l’auteure, aborde la question de la réussite personnelle avec une grande intelligence. Ça ferait sans doute un film formidable mais en attendant c’est surtout un livre à ne pas manquer tant il continue de nous habiter bien après sa lecture terminée !

An American Marriage, de Tayari Jones
One World Books, 2018