Les polars de l’été #5 / « Elles », le roadtrip identitaire

Tanya Dubois n’existe pas.
Et pourtant, c’est elle qui assiste à la chute mortelle de son mari dans l’escalier de leur maison. Face au corps gisant de Frank, Tanya décide de prendre la fuite. Elle pourrait appeler la police et expliquer l’accident mais elle choisit de ne rien faire : elle n’a pas envie d’affronter les questions et une enquête. Et, à dire vrai, on peut comprendre. C’est une question que l’on se pose parfois : « Qu’est-ce que je ferais si ».
Or Tanya voit dans la situation présente une occasion de fuir une vie misérable qui ne correspond en rien aux attentes qu’elle avait pour sa propre vie. Débute alors un roadtrip de fuyarde, pavé d’une succession de masques que prendra Tanya pour rester libre.

« Elles » est un roman américain, un peu particulier et qui m’a laissé une sensation un peu similaire à « La Ville des morts » de Sara Gran. On est loin du page-turner qui offre une satisfaction immédiate mais ne laisse pas de souvenir solide. Les 342 pages sont denses, fournies et méritent qu’on prenne le temps de les lire.
Il m’a fallu du temps pour en venir à bout, non pas à cause de l’écriture – qui est de grande qualité – mais à cause des mises en place successives qui s’imposent à l’auteure et donc au lecteur. Tanya change d’identité six fois, ce qui implique six univers différents – bien qu’ils ne le soient pas tant que cela – et de nouveaux personnages à découvrir et à intégrer tout au long du récit. Le fil, on ne le perd pas. Et le talent de Lisa Lutz, l’auteure, est particulièrement perceptible dans cette façon qu’elle a de garder le cap, de ne jamais se dédire et de ne pas user de gratuité. Rien n’est superflu, tout, dans ce roman, converge vers la révélation finale.

« Elles », Lisa Lutz
Éditions du Masque, 2018
342 pages, 20,90 €

J’ai eu trente ans avec Maupassant

Il y a quelques jours maintenant, j’ai eu trente ans. Je ne sais pas vraiment pourquoi, mais ça m’a fait quelque chose. Quitter la vingtaine, cette belle décennie pendant laquelle j’ai rencontré un garçon, eu deux enfants, fini mes études et trouvé un travail. J’ai perdu une grand-mère, adopté un chat, retrouvé ma frange, appris à aimer vraiment tout ce qui n’est pas Paris… Cette décennie a été belle, riche et enthousiasmante. J’ai eu quelques gros chagrins, mais de si grandes joies surtout !

Alors j’ai un peu peur de la trentaine, je me demande ce qu’elle me réserve et j’ai peur parce que je sais que les grands-parents qu’il me reste disparaîtront dans les années qui viennent. Je sais que je vais vieillir, alors que jusqu’à présent je ne pouvais que grandir. J’ai un peu peur aussi parce qu’être jeune faisait partie de ce que j’étais. Les gens que je rencontrais étaient toujours très impressionnée que je n’aie pas trente ans et que j’ai deux enfants. Au travail, on s’étonnait toujours quand je disais que j’avais vingt-huit ou vingt-neuf ans. Je suis la plus jeune de l’équipe. Je sais que maintenant il y en aura d’autres, plus jeunes que moi, qui arriveront et qui prendront cette place que j’ai tant aimée, celle de l’enfant du groupe.

J’ai trente ans avant mes amies qui ont presque toutes un an ou deux de moins que moi. J’ai eu des enfants avant elles. Alors le soir de mon anniversaire j’ai dit à trois de mes meilleures amies qui étaient avec moi : « Plus d’enfant pour moi dans la trentaine. Mais il me reste les vôtres à m’occuper ! ». Je le pense, je sais comme ça va être formidable de les aider quand elles seront mamans, débordées et fatiguées comme je le suis parfois. À moi, ça m’a manqué de ne pas pouvoir partager cela avec elles. Elles faisaient de beaux voyages, profitaient de leur liberté quand moi je changeais les couches et essayais de perdre ces fichus kilos de grossesse. Maintenant je sais, alors j’espère pouvoir les aider quand ce sera leur tour. Et quelle joie ce sera, de m’occuper de ces mini-elles !

Bref. J’ai eu trente ans et nous sommes allés dans la maison de mon père pour fêter ça. Il s’est acheté un vieux presbytère à Illiers-Combray avec l’héritage que lui a laissé ma grand-mère. La maison était une ruine il y a un an. Aujourd’hui c’est un peu mieux que cela mais ce n’est toujours pas vraiment habitable. Il a quand même réussi à meubler un peu quelques pièces, et il a surtout rapatrié une grande partie de sa collection de livres anciens. Il est libraire. Les livres anciens sont son métier. Il ne fait pas dans le neuf.
Je n’avais pas emporté de livre avec moi (je suis toujours dans « Elles » de Lisa Lutz) et quand il s’occupait des enfants, je suis allée m’allonger dans la petite bibliothèque. J’ai parcouru les rayonnages et je suis tombée sur deux reliures dix-neuvième de Maupassant. Je sais que ce ne sont pas des pièces phares de sa collection. Il préfère les livres plus anciens, plus côtés. Alors j’ai pris « Monsieur Parent », que je ne connaissais pas, pour le feuilleter.

La première nouvelle s’appelle « Monsieur Parent ». Il y est question d’un homme (nommé Monsieur Parent), marié à une femme qui le traite de la plus odieuse des façons et dont la seule consolation est son meilleur ami et son fils, Georges. Un soir, alors qu’il rentre à six heures et demie pour dîner avec sa femme, encore une fois en retard, sa bonne craque et lui dévoile ce dont tout le monde se gausse depuis des mois, des années même peut-être. Sa femme et son meilleur ami s’aiment depuis avant leur mariage, elle ne l’a épousé que pour son argent et il paraîtrait même que son fils n’est pas de lui mais du meilleur ami. Monsieur Parent n’y croit pas. Puis il surprend le couple adultérin, les chasse de chez lui et sa femme, dans un dernier mouvement vengeur, emmène le petit Georges. Pendant des années Monsieur Parent dépérit. Ce n’est pas d’avoir perdu sa femme qui le désespère mais d’avoir perdu son fils adoré. Et ce n’est que quinze ans plus tard qu’il obtiendra sa vengeance, sans obtenir de réponse à ses interrogations : on ne saura pas si cet homme qu’est devenu Georges était son fils.

Les autres nouvelles qui peuplent le recueil sont presque toutes aussi fortes. J’ai particulièrement aimé « À vendre », l’histoire d’un homme qui tombe sur une maison en Bretagne et tombe amoureux, d’après photo, de la femme qui a abandonné le propriétaire.

Il y a encore « Le Baptême », histoire tragique des ravages de l’alcool dans une famille de misérables. « La bête à Mait’ Belhomme » qui raconte la petite bête qui s’était logée dans l’oreille d’un homme… Toutes ces petites histoires sont des délices. Et chacune d’entre elles a un peu apaisé ma tristesse à l’idée de ne plus jamais être une jeune fille de vingt ans.