Moravia, Rosetta Loy, Venise et moi

Ce devait être il y a quinze ou seize ans. Ma mère nous avait emmenés, mon frère et moi, à Venise. On devait être en novembre, à la Toussaint, c’était l’acqua alta. Les rues étaient envahies par les eaux et on ne pouvait progresser qu’en avançant à la file indienne sur des planches. L’ambiance était triste, comme nous. J’avais quinze ans, je ne pensais qu’à trouver le magasin Diesel, et mon frère était fatigué par les heures de marche et de piétinements. C’était une période compliquée dans nos vies, nous étions sombres comme Venise.
Nous logions dans un palais vénitien racheté par des français qui en avaient fait une chambre d’hôtes où nous évitions la compagnie des autres touristes au petit-déjeuner. Nous ne souhaitions pas lier connaissance. Je ne voulais pas y retourner.

Je parle souvent de fantasmes, de ces images mentales vers lesquelles on tend en imagination et qui sont à la source du désir. Venise ne correspondait à aucun fantasme. Venise n’était pas la ville des amoureux, elle n’était pas la ville de l’art ni, non plus, une ville dont la mélancolie eût pu m’attirer. Pourtant, cette année, j’y suis revenue et si j’avais pu, je n’en serais pas repartie.

Par un hasard total, j’avais acheté pour cinquante centimes, quelques jours avant notre départ, Un chocolat chez Hanselmann, de Rosetta Loy, dans un dépôt-vente de Normandie. Je ne savais plus si c’était le bon livre, celui dont j’avais étudié un extrait en italien au lycée et qui m’avait marquée (je ne sais même plus pourquoi). Il s’avère que non, le bon était Madame Della Seta aussi est juive.
Je suis donc partie pour Venise avec Un chocolat chez Hanselmann, mais aussi avec Alberto Moravia et ses Nouvelles romaines et avec Sherlock Holmes (La Vallée de la peur). Quand je pars pour l’étranger, j’essaie désormais d’emmener avec moi des auteurs qui concordent culturellement avec mon lieu de villégiature, +1 livre qui offre une respiration.

Un Chocolat chez Hanselmann raconte une famille de femmes : Madame Arnitz (la grand-mère), Isabella (la mère), Margot (la tante) et Lorenza (la petite-fille). L’histoire se noue autour du personnage d’Arturo, jeune universitaire juif qu’Isabella semble aimer en secret, avec qui Margot va vivre une histoire et qu’il faut cacher dans l’Italie fasciste sans que Madame Arnitz se doute de rien. Il s’agit d’un beau roman sur la famille et la lignée, sur ce qui nous rassemble et nous sépare, sur le rôle de chacun face et dans l’Histoire. Mais aussi sur ce qui nous meut et ce que la vie révèle en nous : le bon comme le terrible.

Nouvelles romaines de Moravia est, comme le titre l’indique, un recueil de nouvelles écrites par Moravia pour la presse sur une cinquantaine d’années. Les trente-six récits sont très courts, la qualité en est assez constante, tout comme la misogynie ambiante (qui ne m’avait pourtant pas du tout interpellée dans Le Mépris, L’Ennui et Agostino). Le style n’a rien de fantastique, mais ça reste Moravia, dressant un panorama de situations et d’anecdotes romaines divertissantes.

Tout cela pour dire (à ma façon) que cette fois, Venise c’était bien !

 

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