« L’Ordre du jour » d’Eric Vuillard

C’est de plus en plus rare les vrais coups de coeur, les vrais coups de poing littéraires avec la littérature contemporaine française. Ça fait blasé, mais c’est vrai.

Tous ces romans qui sortent, tout au long de l’année, font qu’on a du mal à choisir, à désirer un titre au milieu de tous les autres. On a la sensation de ne plus vraiment avoir le temps. Le temps de douter, d’hésiter, de laisser naître l’envie. Et la qualité, la vraie, est toujours aussi rare quand le lecteur lui, se fait de plus en plus sévère. Il paie son livre relativement cher, il le choisit parmi un océan de titres… Il n’accepte plus d’être déçu. Il sait que chaque mauvais livre lu l’a privé d’un bon livre, autre part, qu’il ne lira jamais. Le lecteur moderne ne pardonne pas.

A la lecture de ce roman français contemporain (dont Eric Vuillard ne fait pas partie), nous reste souvent une certaine impression d’infinitude, de textes qui auraient gagné à passer un peu plus de temps sur la table de travail, sur le bureau d’un ordinateur, dans la tête de son auteur.
Certains, parfois, laissent un goût amer : l’auteur, se dit-on, a tout fait à l’envers. Trop vite, pas dans le bon sens, pas la bonne voix, pas le bon décor… On devient de plus en plus exigeant face à l’offre qui finit par se faire demande. « Lisez-moi » diraient les livres chez Lewis Caroll. « Aimez-moi » crient-ils une fois refermés.
Les libraires eux-mêmes semblent avoir baissé les bras, avoir fait leur l’adage selon lequel il ne faudrait pas chercher à éduquer ses semblables.
Les auteurs se plaignent sur les réseaux sociaux des mauvaises critiques qui sont forcément cruelles, forcément injustes. Que Proust se soit insurgé, personne ne le lui reprochera. En revanche, quand on voit/entend certains auteurs contemporains crier au scandale alors que leur dernier né n’est qu’un texte baclé et si inabouti que personne ne saurait lui trouver une quelconque cohérence, on a envie de se faire rembourser. Pas le prix du livre, plutôt le temps qu’on a perdu à le lire, lui et tous les autres de son cru. Car comment respecter un auteur de mauvaise foi ?

Mais parfois on lit vite et on se dit qu’on a gâché sa propre lecture. Qu’en lisant rapidement on est passé à côté de quelque chose, une ambiance souvent. Mais il est rare de passer à côté d’un bon texte, quand on l’a lu.
Il n’y a pas de critères figés ou pragmatiques, pas de formule mathématique. Un texte est bon quand tout, chez lui, va.

L’Ordre du Jour m’a été offert pour le Nouvel an et je ne l’ai lu que maintenant. J’avais eu envie de le lire parce que j’avais aimé Quatorze Juillet d’Eric Vuillard. Et puis j’aimais l’idée que le Goncourt aille cette année à un livre qui ne remplissait pas vraiment les cases. Un roman court paru hors rentrée. Il n’y avait rien, me semble-t-il, de démagogique ou de consensuel dans le couronnement de ce roman, donc pour une fois, j’ai fait confiance au Goncourt.

Un résumé du roman d’Eric Vuillard n’a pas plus d’intérêt qu’un teaser mal réalisé. Voici donc le mien, très court :

Ils sont 24. Les 24 plus grands industriels allemands du XXe siècle et ils sont réunis par Goering et Hitler le 20 février 1933. Ces 24 « bonshommes », dont les empires fleurissent toujours aujourd’hui, vont choisir, avec la plus grande légèreté, de financer la « campagne » nazie. De leur décision unanime, de cette réponse sans équivoque et qu’ils apportent avec gaieté à l’Ordre du jour d’Hitler va découler l’Histoire. Une succession de renoncements, d' »heureux » hasards, de petites lâchetés, de sournoiseries… Voilà ce qui conduira la démocratie et des millions d’êtres humains à la mort.

De l’importance de la bravoure quotidienne, de ces micro-courages qui font qu’on ne lâche pas sur ce qui compte vraiment, que chaque personne qui se dresse apporte sa brique au mur de résistance.

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