Un peu de silence! (Et si on parlait de moi?)

J’ai deux enfants, un mari, un chat… et ce qui me manque le plus c’est le silence.

Le désordre, l’agitation, passent encore, mais ajoutez à ça le bruit incessant des gazouillis ajoutés aux tirs de pirate, avec Nick Cave en fond sonore, ponctué par les miaulements, le soir, quand on a une journée de travail dans la tête… ça fait beaucoup quand on aime le calme.

En vrai, quand j’écris ça je prends un raccourci erroné. Tous ces bruits que je viens de mentionner sont légitimes, ils ont leur raison. Moi-même d’ailleurs, de temps en temps, j’en fais, du bruit. Je crie parfois pour être obéie ou quand je suis vraiment en colère. Parfois je ris un peu fort (un peu gras aussi, paraît-il). Mais 90% du temps, je me classe plutôt dans la catégorie des silencieux ou des discrets, ceux qu’on aurait tendance à oublier. Quand j’atterris au bureau le matin, les gens ne m’entendent pas et s’inquiètent souvent, une heure après mon arrivée, de mon absence. D’ailleurs, ils sont toujours en train de se demander où je suis passée alors que je ne quitte mon bureau que pour sortir déjeuner ou fumer une cigarette juste en bas.

Les bruits du quotidien, ceux de la maison, sont en fait les seuls qui devraient être acceptables puisqu’ils sont les seuls qui nous sont directement destinés (enfin, en partie). Quand ma fille de 5 mois pleure, c’est qu’elle a faim, qu’elle est fatiguée, qu’elle a mal quelque part… c’est qu’elle a besoin que j’agisse, que je l’aide à accomplir les tâches qu’elle n’est pas elle-même en mesure d’accomplir.
Mon fils a besoin de mon attention, il veut que je m’intéresse à son jeu et j’en suis généralement heureuse. Le bruit qu’il fait dans son bain en simulant de terribles abordages au cours desquels nombre de Playmobils perdent la vie (ne vous inquiétez pas, ils ressuscitent toujours en un rien de temps) est signe de joie et me rassure (pas besoin de Prozac pour l’instant).
Mon chat, ce cancre félin, ne sait toujours pas ouvrir son sachet de pâtée, remplir son bol d’eau et renouveler ses réserves de croquettes (je vous épargne le sujet litière qui pue, je vous en prie) malgré mes encouragements répétés.
Et mon mec, eh bien mon mec est chez lui à la maison, il a envie d’écouter sa musique tranquille, c’est son silence à lui. Je ne devrais même pas remettre ça en question. Et pourtant je le fais, en moyenne un soir sur deux (le soir où je ne le fais pas c’est soit parce que je dors déjà, soit parce que j’aime bien la musique qu’il a choisie, pour une fois).

Ce qui est insupportable dans ces derniers bruits de la journée, ceux que je trouve en rentrant à la maison, c’est l’accumulation : ce gentil vacarme est insupportable parce qu’il a été précédé d’une dose intolérable de bruit qu’on n’a pas demandé et qui ne nous concerne pas, mais alors pas du tout, tout au long de la journée.

Exemple : Je ne téléphone pas dans le métro. Ca me semble normal: je ne veux pas que toute la rame partage ma vie (mon espace vital c’est déjà trop), mais surtout, je ne vois pas pourquoi je dérangerais les autres alors que dix minutes plus tard je serai dans la rue où je ne gênerai personne. Et il est vraiment très rare qu’une conversation téléphonique ne puisse pas attendre au moins une dizaine de minutes. Pourtant, tous les jours, matin et soir, au moins un de mes voisins de trajet me fait partager ses problèmes de boulot, son piètre coup d’un soir de la veille ou le suicide raté de son animal domestique.
En plus (ça c’est bonus), ces gens m’empêchent impunément de lire (la seule maigre satisfaction que je tire à prendre les transports en commun étant de pouvoir lire tranquille une petite heure dans la journée). Je ne comprendrai jamais pourquoi à chaque fois que quelqu’un veut passer un coup de fil dans le métro il se colle toujours à celui ou celle qui s’acharne à vouloir avancer dans sa lecture. C’est ce qui me les rend particulièrement impardonnables. Les gens qui lisent ne sont pas sourds.

Autre exemple : je ne crie pas dans les couloirs du bureau. Quand je cherche un(e) collègue, soit je l’appelle (le téléphone, dans un espace privé, peut être un allié du silence) soit je me déplace jusqu’à son bureau pour lui parler. Là où je travaille, ça crie dans tous les sens, toute la journée. Comme si leur vie dépendait de ces quelques secondes gagnées (qu’ils n’ont pas perdues à se déplacer donc).

Dernier exemple : il me semble que l’usage du klaxon est limité par la loi. A Paris, ça tut-tut dans tous les sens. Même moi, piétonne qui ne traverse que quand le petit bonhomme est vert et réprimande sévèrement mes amis qui traversent en dehors des clous (pourquoi risquer sa vie bêtement, je vous le demande), je me fais régulièrement klaxonnée. Je ne dois pas traverser assez vite, à moins que je sois daltonienne depuis que j’ai acquis l’usage de la marche sans jamais être diagnostiquée.

Bref, j’ai envie de hurler sur tous ces gens qui m’agressent à coup de bruit toute la sainte journée, mais même ça je ne le fais pas. Je reste calme, j’essaie de faire le vide. Je ne suis pas surhumaine, je ne suis pas sous anxiolitique et j’y arrive. Alors pourquoi pas le reste du monde? 

Ca fait des années que j’essaie d’en parler autour de moi mais je trouve peu de gens pour me comprendre. Il semble qu’on ne soit pas nombreux à passer à côté du plaisir du bruit.

Or il y a un mois ou deux, nous sommes partis tous les quatre (sans le chat, faut pas pousser) en Angleterre. Et comme toujours quand je me retrouve à l’étranger, dans un pays anglophone (je parle anglais couramment, je me dépatouille avec l’italien mais c’est tout), j’ai pris le temps de visiter les quelques librairies indépendantes qui se présentaient sur notre chemin.
J’ai rapporté quelques livres en soute parmi lesquels « Silence » de Erling Kagge. (Je ne mentionne que très brièvement le crève-cœur que c’est de devoir se limiter dans le nombre de livres que l’on rapporte)

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Je ne savais absolument pas de quoi il s’agissait mais le titre était fait pour attirer des idéalistes tels que moi. Je ne vais pas mentir, je suis aussi un peu superficielle, et j’ai été attirée par la beauté extérieure du livre (il n’y a pas que la beauté intérieure dans la vie), un petit format relié à couverture bleu nuit (qui ne rentre en fait pas du tout dans ma bibliothèque – il est beaucoup trop petit par rapport aux autres, c’est pas très joli au final, comme quoi la beauté est toujours affaire de contexte).

Erling Kagge est un explorateur norvégien qui a, une fois dans sa vie, passé 50 jours seul à parcourir l’Antarctique avec une radio cassée. Ça vous plante son homme. (Moi j’aimerais bien mais j’ose pas, j’ai peur d’avoir faim, d’avoir froid…)

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Dans la vie de tous les jours, il travaille dans l’édition, au milieu du tumulte que l’on connaît tous (surtout quand on habite une grande ville). Il a un téléphone portable, un ordinateur, des enfants, il conduit… il vit dans le bruit. Et il ne s’en plaint pas (contrairement à moi). Pour lui, ce vacarme est un fait qu’il faut accepter et avec lequel nous devons apprendre à vivre (à défaut de savoir vivre avec de façon innée).

Dans ce petit essai, il raconte comment ses explorations (surtout en solo), l’aident à faire une pause, et comment elles l’accompagnent au quotidien. Il décrit ses stratagèmes pour se couper (quelques minutes suffisent) du monde et se recentrer. Il explique comment trouver un équilibre.

Pour résumer, il redonne de l’espoir à ceux qui, comme moi, désespèrent de retrouver un peu de calme et de silence dans le brouhaha de la vie. Le dire est un cliché, l’écrire c’est encore pire mais… « ça fait du bien ! »

Review #5 / Irving, y en a des bons et y en a des moins bons

Je n’ai pas lu tout John Irving. Parmi les livres que je connais et dont je me souviens distinctement, je citerais Le Monde selon Garp (comme tout le monde, ou presque) et A moi seul bien des personnages (comme pas grand monde).
Un critique littéraire de ma connaissance m’a dit sagement l’autre jour « Irving y en a des bons et y en a des moins bons. » Ca résume assez bien la situation.

J’ai adoré le premier, le couple que forment Garp et Jenny, le côté « je veux bien avoir des enfants mais tu t’en occupes » venant (pour une fois) d’une femme. J’ai été rassurée en lisant que Jenny décidait d’arrêter de chercher à devenir romancière parce que c’était trop dur pour elle, parce qu’elle n’arrivait jamais à finir d’écrire les romans qu’elles entamaient (oui, ça me parle… mais je n’abandonne pas! Un jour peut-être…).

Ce qui reste en moi de ces personnages c’est leur facilité innée à accepter ce qu’ils sont et les limites qui sont les leurs. Parce que moi je travaille dur pour effacer le L de loser que j’ai tracé comme une grande sur mon propre front (et que je retrace tous les matins intérieurement).

J’ai adoré la bibliothécaire transexuelle (même si cette figure revient un peu trop régulièrement – bien que sous différents alias – dans l’oeuvre d’Irving) et tout l’univers littéraire un peu déglingué de A moi seul bien des personnages.

Ce que j’aime dans l’œuvre d’Irving, c’est sa philosophie positive, cette ode à la singularité qui vous dit « tu peux être toi et être heureux, en dépit des épreuves ». Tu peux être une femme même si ton phallus n’a rien de symbolique. Tu peux devenir un auteur reconnu même si ta vie est relativement pauvre. Parce que des épreuves, ils en vivent tous, ces personnages, mais ils les surmontent. « Every cloud has a silver lining » as they say.

En gros, j’aime l’univers d’Irving, les personnages qu’il anime et leurs comportements pour le moins imprévisibles, sa façon d’insérer du tragique dans un contexte loufoque (ou l’inverse, je ne sais plus) et l’omniprésence des livres et de la littérature dans ses romans. C’est toujours agréable à retrouver pour un(e) bibliophile (ndlr: pour moi bibliophile égal quelqu’un qui a fait de la lecture le but de sa vie, quelqu’un qui a honte de dire qu’il n’a pas fini Ulysse de Joyce (alors qu’ils doivent être trois à y être arrivés) ou qui paie ses livres par chèque de peur que son conjoint se rende compte que la banqueroute familiale n’est pas la faute des impôts).

Mais pour revenir à nos moutons, j’ai mis du temps à rentrer dans Avenue des mystères. En fait je ne suis même pas sûre d’être véritablement « rentrée » dans Avenue des mystères, le dernier en date…

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Le livre est gros et je pense parler au nom de tous si je dis que la grande crainte quand on s’attaque à un pavé de 600 pages c’est de s’ennuyer. Or oui, en toute humilité (qui suis-je pour dire que Irving m’ennuie? – pour Joyce on a tranché, je suis juste comme tout le monde), je me suis un peu ennuyée, même si je n’ai pas lâché (j’essaie toujours de tenir bon quand un récit ne m’accroche pas parce que je sais que si je l’abandonne en cours de route, c’est ma prochaine lecture qui en pâtira : je ne lui laisserai que peu de chances de me convaincre et je risque de l’abandonner encore plus vite que l’ouvrage précédent – et ça veut dire soit que je vais devoir classer dans ma bibliothèque un livre que je n’ai pas lu, ce que je déteste, soit que je vais devoir le donner ou le revendre).

L’intrigue est particulièrement lente et peu élaborée (pardon, c’est un peu dur, je m’en rends compte en me relisant – mais vous remarquerez que je n’ai pas effacé pour autant) et même les personnages qui font le talent d’Irving sont cette fois un peu faibles.

On s’attache à Juan Diego Guerrero et à sa sœur Lupe qui est une extralucide hyper touchante qui lit dans les pensées de tout le monde (même des animaux) et qui peut plus ou moins prévenir l’avenir dans ses grandes lignes.
On les rencontre quand ils sont encore des enfants de la décharge à Oaxaca (au Mexique) et on adore Edward Bonshaw, le prêtre américain qui tombe la robe pour vivre avec Flor, une femme qui a gardé des attributs masculins. Il est une bouffée d’air frais aussi bien pour les personnages que pour nous, lecteurs.

Certains épisodes sont marquants et, quand on y est, ils nous rappellent pourquoi on continue de lire ce livre qu’on aurait sans doute laissé tomber s’il ne s’agissait pas d’un John Irving. Il faut se rendre à l’évidence. Mais, et j’en suis triste, le sentiment qui m’est resté, c’est que je n’avais lu qu’une énième déclinaison des thèmes récurrents dans l’œuvre d’Irving et que je n’avais fait que suivre les divagations d’un auteur dont l’imagination part un peu en roue libre.

Pourtant j’ai découvert avec beaucoup d’enthousiasme Guadalupe, la vierge sombre, et la rivalité qui l’oppose à Marie (à qui la petite Lupe, fan de Guadalupe (d’où le nom – ou bien l’inverse), voue une haine sans limite mais loin d’être immotivée). J’aime toujours bien croiser des jésuites dans des romans, ils font toujours le job.
Mais la sexualité de Juan Diego vieillissant, qui s’amuse à alterner ses prises de médicaments avec celles de Viagra pour continuer à bander et pouvoir copuler avec des succubes, ça ne m’a franchement pas transportée. (Alors que je me suis toujours opposée à l’idée qu’un romancier qui ne serait plus dans la fleur de l’âge ne pourrait plus parler de désir que dans un contexte névrotique et répugnant – ce que la critique a reproché aux derniers Philip Roth que j’ai, quant à moi, savourés avec délice).

Morale de l’histoire : un livre qui se lit si on a du temps pour en étaler la lecture. Mais certainement pas le livre avec lequel découvrir John Irving!