Review #4 / « L’Insouciance » de Karine Tuil

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Pour les personnages de Karine Tuil, l’insouciance n’est qu’une illusion passagère que la réalité, dans toute sa cruauté, corrige trop vite. Elle est comme un mauvais virus qui vous rend vulnérable pour le reste de votre vie. Comme cette hubris, cette faute originelle que les quatre protagonistes vont devoir payer de leur vie.

D’un côté, il y a Marion Decker, la journaliste-écrivain issue d’un milieu modeste, et Romain Roller, le militaire qui ne se retrouve plus dans la famille qu’il a laissée avant de partir pour l’Afghanistan. Leurs origines sociales les rassemblent. Quand ils se rencontrent pour la première fois, à Paphos, pendant les quelques jours de décompression prévus par l’armée dans un cinq étoiles où les touristes râlent parce qu’ils se retrouvent à côtoyer cette racaille de militaires qui n’a pas déboursé un centime, c’est comme s’ils se reconnaissaient.

Mais si Romain et ses hommes sont envoyés là c’est pour qu’une chose leur rentre dans ce crâne rasé de trop près : pas la peine d’aller raconter que l’embuscade dans laquelle ils sont tombés et qui a causé la mort de plusieurs d’entre eux est due à un dysfonctionnement en haut lieu. Romain est déjà (trop) loin de tout cela.

De l’autre côté de la barre, François Vély est bien ancré. Héritier et grand patron, lui qui n’a jamais connu que le luxe et la facilité se trouve soudain comme aspiré par les cercles de l’enfer. Alors qu’il annonce à son ex-femme qu’il s’apprête à épouser Marion (la même que celle dont Romain tombe amoureux), la première se défenestre, emportant avec elle les derniers vestiges de sympathie que les enfants portaient à leur père. Et comme un malheur ne vient jamais seul, François se trouve pris dans une tourmente médiatique, un bad buzz terrible. Un portrait de lui (totalement autorisé) paraît dans un journal qui n’a rien d’une feuille de choux : il est assis sur une œuvre d’art contemporaine représentant… une femme noire à quatre pattes. Si lui ne voit pas vraiment où est le problème, l’opinion publique s’emballe et il devient le symbole du riche colonisateur suprématiste. Pour couronner le tout, on ressort un vieux dossier : sa judéité. Car oui, Vély, c’est Lévy à l’envers.

Enfin, il y a Osman Diboula, fils d’immigrés ivoiriens et éducateur de cité devenu conseiller d’un Président de la République qui ressemble beaucoup à un certain Nicolas. Osman a brûlé les étapes, quitte à être perçu, de temps à autres, comme un parvenu, un traître, par ceux qu’il épaulait dans sa jeunesse. Il n’a pas fait l’ENA, contrairement à sa compagne Sonia, métisse. Du jour au lendemain, Osman subit la disgrâce, voit son bureau vidé sans en être notifié. Il a refusé d’avaler son chapeau face à une remarque raciste (proférée par un nouvel arrivé au sein du gouvernement, catapulté qui rappelle terriblement Brice Hortefeux). En défendant François Vély, il va sauver sa peau. Mais en l’emmenant en mission avec lui au bout du monde, il va bouleverser le destin de chacun des protagonistes.

Loin du « sans saveur ni odeur » dont on a tendance à flanquer le roman français, le texte de Karine Tuil ressemble à un millefeuille : roman réaliste, fresque sociétale, analyse sociale, reportage… Tous ces genres se superposent pour donner, à la fin, un récit plein de saveurs et qu’on prend du temps à digérer.

L’Insouciance, roman de Karine Tuil

Ed. Gallimard, 528 pages

22 euros

Paru le 18 août 2016

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