Review #2 / « Comment tu parles de ton père » de Joann Sfar

9782226329776-j

Comme on dit qu’il n’y a pas plus sourd que celui qui ne veut pas entendre, il n’y a certainement pas plus aveugle que celui qui ne veut pas voir. Joann Sfar, père divorcé, est en vacances en Grèce avec ses enfants quand sa vue commence à se troubler. Le médecin (grec, donc) qu’il consulte lui prescrit un collyre bourré d’amphétamines qu’il finit par prendre et qui ne lui offre rien d’autre qu’un mauvais trip. Regrettant l’absence de sa fiancée qui, à défaut d’un remède, lui aurait sans doute apporté du réconfort, il commence à se creuser la caboche.

Le roman part de là, de cette soudaine et bien embêtante cécité. Le responsable, pour une fois, ne serait pas la mère mais le père. André Sfar, fraîchement disparu. Un père qui a élevé son fils seul, après la mort brutale de la mère. Alors que Joann n’était encore qu’un tout petit garçon.

Fils unique par la force des choses, le fils rêveur s’est accroché à son père, un peu mère juive et un peu macho en même temps. Les belles-mères défilaient, plus sexys les unes que les autres. Mais si André a eu du mal à trouver un nouvel ancrage amoureux, la disparition de sa femme l’a aussi, et paradoxalement, rendu pratiquant. Lui qui n’avait jamais été religieux se met tout à coup à pratiquer cette religion juive qu’il semblait avoir oubliée. Et aujourd’hui, sur Héraklion, Joann s’en veut d’avoir fui Nice, sa synagogue et la promesse que son père lui avait soutirée : « ne pas louper un office pendant l’année qui suit sa mort ».

Comme tout enfant se sentant coupable vis-à-vis de ses parents, le dessinateur/scénariste/réalisateur se livre à une introspection compensatoire. Son père n’était pas blanc comme neige, refusant de lui avouer que sa mère n’était pas vraiment « partie en voyage ». Il avait eu le sang chaud. Il avait souvent manqué de tolérance, dénigrant les fiancées non-juives de son fils.

En 150 pages, Joann Sfar rend un émouvant hommage à ce père-courage qui, malgré tous ses défauts, ne l’a jamais laissé tomber et l’a guidé, souvent malgré lui, vers l’homme qu’il devait devenir. D’anecdotes professionnelles en drame familial, la question de la « judéité » se dessine et, une fois la dernière page tournée, il ne fait aucun doute que, pour l’auteur-narrateur, rien ne sera jamais plus comme avant.

Comment tu parles de ton père, Joann Sfar
Albin Michel, 15 euros
Paru le 18 août 2016

Publié par

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s